Actuellement, nous aimerions être une petite souris, remonter le temps (et gagner un milliard) et nous glisser dans le bureau des décideurs de Netflix le jour où ils ont programmé les sorties simultanées de deux poids lourds de leur écurie. À notre droite, la mise en ligne d’Alice in Borderland saison 3, soit la suite de la série japonaise la plus vue de la plateforme. À notre gauche, House of Guinness, show original dont on doit la conception à un gros nom du milieu, Steven Knight, géniteur de Peaky Blinders ou, très récemment, d’A Thousand Blows (Disney+). Et si vous voulez notre avis (vous êtes sur l’article pour ça, certes), il n’y a pas vraiment match…
Jamais assez occupé, notamment par le tournage du film conclusif à l’histoire des Shelby qu’il scénarise pour Netflix, Knight nous pond, comme son nom l’indique, un récit autour de la célèbre famille Guinness, oui, celle de la bière. Et si leur chronique n’est pas forcément bien connue dans nos frontières, la dynastie brassicole a joué un rôle important dans l’histoire irlandaise. Un vivier parfait pour le style Knight.

Nous sommes en 1868 à Dublin et Benjamin Guinness, l’un des hommes les plus riches de la société irlandaise, vient de décéder. Il laisse la brasserie et les affaires familiales entre les mains de ses quatre enfants, dont l’entente a toujours été fragile. Une guerre de pouvoir semble inévitable alors qu’à l’extérieur des murs de la brasserie, la marque Guinness est au cœur d’un conflit opposant les partisans du maintien de l’union avec l’Angleterre et les mouvements indépendantistes.
Un Peaky Blinders bis ?
Huit épisodes au cœur des ruelles d’époque, où les conflits familiaux, l’alcool et la violence ne font jamais bons ménages… Pas de doute, le show réunit tous les ingrédients pour avoir droit à du pur Steven Knight dans le texte. S’inspirant de faits réels, l’auteur se livre même presque à de l’auto-parodie tant les premières minutes de House of Guinness ressemblent plus à un remake de Peaky Blinders.
On a : le frangin ambitieux et rusé, celui dont l’alcoolisme le met en face des personnes les moins recommandables, l’aîné conflictuel et la sœur qui joue la voix de la raison. À ces derniers, s’ajoute une grosse galerie de personnages qui aurait tendance à effrayer dans les premiers épisodes. La peur étant que Knight ramène tout ce petit monde trop tôt à l’écran, trop vite, et que beaucoup n’aient jamais l’espace pour exister.

Mêmes thématiques, même ambiance, des protagonistes qui pourraient être croisés avec les Shelby… Pour tout dire, on a failli arrêter House of Guinness dès le début, face à ce trop-plein sonnant trop comme du déjà-vu. Comme si la plateforme de streaming avait cherché à avoir un programme qui ferait patienter les fans avant le film Peaky, et qu’elle avait demandé à un Knight un peu fatigué de pondre un truc en vitesse en respectant avec exactitude les codes de sa série phénomène. Comme si on avait demandé à Tim Burton de faire du Tim Burton… oups.
Knight, brasseur de talent
Comme une brasserie qui connaîtrait son métier, un Steven Knight, même moins inspiré, parviendra toujours à nous offrir un liquide qui fera pétiller le gosier. Est-ce qu’A Thousand Blows ressemblait déjà beaucoup à Peaky ? Oui. Est-ce que le show avait, malgré tout, réussi à trouver sa propre identité ? Aussi. House of Guinness est dans cette lignée.
Finalement moins un remake, qu’un univers étendu qui transcenderait le temps et les récits pour raconter la grande Histoire, dans des contextes différents. Les Shelby cherchaient à s’élever, les Guinness cherchent à ne pas s’écrouler. Mais dans les deux cas, ils vont avoir à faire des choix au sein d’une société qui avancera avec, ou sans eux. Le fascisme pour l’un, l’indépendance pour l’autre, Knight est un peu l’écrivain d’un effet papillon aimant faire naître les événements majeurs au milieu des secrets d’une pièce mal éclairée ou d’une ruelle isolée.

L’autre talent du scénariste, c’est celui d’avoir une grande maîtrise de la narration, de sorte que les épisodes passent à une vitesse folle malgré la sensation de redite. Consciemment, on se sait piégés par ce drame familial, cette guerre de pouvoir qui rappelle Succession avec en ligne de mire l’éternelle tragédie du Roi Lear. Grâce notamment à l’usage fréquent d’ellipses, on est happés par l’évolution des Guinness, de ses membres ou de leur entourage, avec l’envie de voir quelle sera la prochaine étape.
Même ce qui pourrait passer pour du « wokisme », comme ses détracteurs aiment bien le nommer, est ici parfaitement pertinent dans ce que cherche à raconter le créateur. Cela lui offre une vaste gamme de sous-intrigues à disposition qu’il lui suffit d’appeler au besoin, tout en restant cohérent avec les mœurs de l’époque. Cela en est presque agaçant de voir les grosses ficelles se dessiner tout en sachant très bien qu’on a envie d’être au rendez-vous quand elles se produiront. Steven Knight sait comment provoquer une forme d’addiction.
L’abus de personnages est dangereux pour la santé
La série bénéficie d’un casting solide, pour la grande majorité irlandais pour une touche d’authenticité. On y retrouve Louis Partridge (Enola Holmes), Anthony Boyle (Masters of the Air), Emily Fairn (Black Mirror), James Norton (Happy Valley), Niamh McCormack (The Witcher) et même deux acteurs bien connus des fans de Game of Thrones : Michael McElhatton (Roose Bolton) et ce bon vieux Jack Gleeson, alias le détesté Roi Joffrey qui a bien grandi. Des talents qui permettent de compenser un petit peu leur nombre en étant immédiatement identifiables à l’écran.

Sauf que comme nous vous le disions tantôt, leur nombre est le plus gros problème d’House of Guinness. Si le premier épisode était déjà particulièrement riche en têtes, chaque épisode ajoute une couche supplémentaire de nouveaux visages, sans forcément faire disparaître les anciens définitivement. Résultat, les places devant l’écran deviennent chères et on sent que Knight peine à trouver une utilité, du moins à l’instant, à chacun.
Si certains personnages secondaires peuvent être éjectables, cela se complique quand la surcharge touche des figures censées être principales. Ce pauvre Benjamin Guinness (Fionn O’Shea), pourtant membre de la fratrie, passe son temps à faire des apparitions fugaces et on a la sensation que le scénario patine à lui trouver un rôle de première importance. De même pour Anne (Fairn), dont la hiérarchisation va aller au-delà de son temps de présence au fil des épisodes.
Un manque d’équilibre et un défaut de coexistence qui impactent les sous-intrigues – un élément est annoncé, puis occulté, faute de temps – et notre affection envers les personnages. Comment ressentir de la peine lorsqu’un protagoniste quitte l’écran alors qu’on n’a pas eu le temps de l’apprécier. Cependant, notre instinct et notre habitude du bonhomme nous poussent à croire que Knight ne laisse pas des choses sous le tapis par hasard et que tout cela fait partie d’un plan plus vaste. Cela tombe bien, la saison 2 se profile.
🟣 Pour ne manquer aucune news sur le Journal du Geek, suivez-nous sur Google et sur notre canal WhatsApp. Et si vous nous adorez, on a une newsletter tous les matins.