Critique

Critique de La nuit a dévoré le monde : les zombies français peuvent-ils convaincre ?

L'avis du Journal du Geek :
Cinéma

Par Julien Paillet le

À l’heure où le cinéma français peine toujours autant à s’imposer auprès de la production et du public malgré quelques rares et ambitieuses propositions (Grave de Julia Ducournau en 2017, le futur Dans la brume cette année), Dominique Rocher propose aujourd’hui à son tour d’apposer sa vision de jeune cinéaste sur le cinéma, dit de genre, avec le singulier La nuit a dévoré le monde. Mais le pari, complexe, de fabriquer une oeuvre fantastique hexagonale réussie est-il seulement tenu ? Début de réponse.

Dominique Rocher, réalisateur de l’impressionnant et très remarqué court métrage La vitesse du passé, met ici en scène son tout premier long métrage. Adapté du roman de Martin Page (aka Pit Agarmen), La nuit a dévoré le monde débute par une séquence se déroulant dans un grand appartement haussmanien où une soirée entre jeunes gens bat son plein. Sam vient y chercher ses affaires, laissées sur place après s’être séparé de son ex-petite amie. Quelques instants plus tard, un incident survient. Des zombies ont envahi l’appartement et se mettent à décimer tout le monde. Seul Sam, enfermé dans une pièce, parvient à s’en sortir. Le lendemain matin, l’homme désormais seul constate que le mal s’est propagé à l’échelle de la ville, et sans doute au monde. Pour le personnage commence alors une survie quotidienne.

Seul au monde

De ce point de départ, Rocher décide d’en extraire un huis clos intimiste et épuré, davantage centré sur l’humain de sa trame narrative que sur la menace fantastique. Plus complexe à aborder qu’il n’y paraît, le scénario marque pourtant ici ses limites d’entrée de jeu. En racontant l’histoire d’un survivant en pleine invasion zombies, le métrage ne cessera inévitablement de rester dans l’ombre de ses prestigieux modèles.

À commencer par Je suis une légende. Qu’il s’agisse du roman de Matheson ou de ses diverses adaptations, jamais La nuit a dévoré le monde ne parviendra à proposer quelque chose de fondamentalement nouveau. Le protagoniste principal, mettant en scène à lui tout seul la thématique de la solitude, évolue ainsi dans un premier temps en se repliant sur lui-même et en se montrant impuissant à affronter seul le monde extérieur.

Isolé et prisonnier des murs de l’appartement, Sam ne pourra trouver de solution à son problème qu’à travers du regard de l’autre. L’essence de La nuit a dévoré le monde se trouvant là. Dans le parcours initiatique d’un être humain se devant de trouver sa propre libération spirituelle et physique. Dès lors, le film semble principalement se résumer à ceci. Une sombre et austère matérialisation d’un espace mental. En l’occurrence, celle de la psyché d’un jeune homme effectuant une dépression après s’être séparé de son ancien amour. 

Si certains noteront également une symbolique politique des zombies, potentiellement vecteurs des peurs d’aujourd’hui (terrorisme, crainte de l’autre, chaos mondial, etc.) ces derniers évoquent pourtant davantage leur portée philosophique première. C’est à dire la finitude l’existence. Celle, ici, omniprésente cernant le personnage, qu’il s’agisse de ses envies de mettre fin à ses jours ou de la menace concrète que les morts-vivants représentent. Malheureusement, cette dimension se fera toujours plus théorique que véritablement sensitive.

Cinéma de genre ?

La nuit a dévoré le monde n’est pas un film de genre comme on pourrait l’entendre au premier abord. Même si cette appellation ne veut pas forcément dire grand-chose, tout comme celle du cinéma dit d’auteur qu’on lui oppose généralement, le métrage se présente pourtant à la croisée de ces stéréotypes idéologiques. Hybride, La nuit a dévoré le monde l’est dès lors à plus d’un titre tout en échappant paradoxalement à entrer dans cette catégorie.

En traitant à quasi-égalité les morts vivants et la solitude du personnage, le cinéaste parait durant un moment ne pas choisir entre pure oeuvre d’exploitation et drame introspectif poliment ennuyant. Un temps seulement. Car en définitive, les choix de lumière naturaliste, de mouvements de caméra presque inexistants et d’ambiance plus dépressive que fantastique plombent considérablement l’ensemble pour le faire retomber dans les travers du cinéma franco-français.

Ainsi, le film de Rocher s’apparente davantage à une fausse série B ayant des velléités artistiques perçues par une partie du public et des professionnels du milieu comme plus nobles. En refusant partiellement d’épouser les codes du film de zombies, le cinéaste parait afficher une volonté de flatter son ego plutôt que de livrer une expérience viscérale et novatrice. Tel un aveu d’échec, le film pouvant se comparer alors à son personnage. Triste, morne et à de rares instants inspirés (la séquence de la batterie où le son de l’instrument attire les créatures est, à ce titre, excellente), engoncé dans des manies aujourd’hui trop archaïques et faussement originales, et bien que somme toute respectable, La nuit a dévoré le monde demeure par conséquent une oeuvre tristement oubliable.

Notre avis

À la question le cinéma de genre français peut-il encore convaincre, ici par le biais du film de Dominique Rocher, la réponse est en réalité multiple. Le film ne pouvant, comme par le passé, ne séduire qu'un spectre très réduit de spectateur. Si le résultat n'a rien d'affligeant, et constitue même en soi un premier film solide dans sa vision tenue de bout en bout, il ne parvient en revanche jamais à s'extraire des genres investis pour les transcender. Convainquant dans l'application de ses intentions, La nuit a dévoré le monde l'est ainsi beaucoup moins dans ses intentions elles-mêmes. Salutaire, mais sans génie.

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