Critique

[Critique] Annihilation : quand la destruction amène la réflexion

L'avis du Journal du Geek :
Cinéma

Par Julien Paillet le

Alex Garland, réalisateur de l’inspiré Ex-Machina et scénariste de talent pour Danny Boyle (28 jours plus tard, Sunshine), signe ici son deuxième long-métrage. Adapté de l’excellent roman à succès de Jeff VanderMeer publié pour la première fois en 2014, Annihilation sort aujourd’hui sur Netflix après avoir pourtant été programmé pour une sortie en salle cette année. Mais en dehors de ses houleuses péripéties de post-production, que vaut vraiment ce mystérieux thriller de science-fiction ? Est-il la confirmation d’un cinéaste solide et ambitieux ou bien la déception amère et cruelle d’un talent gâché ? La réponse se trouve évidemment dans ces lignes.

Lors des projections-tests, Annihilation a été qualifié d’oeuvre “trop compliquée” et “trop intellectuelle”. Le producteur David Ellison aurait ainsi souhaité changer la fin du film et modifier le personnage interprété par Natalie Portman. Cependant, le réalisateur Alex Garland, aidé par Scott Rudin, également producteur, décide de rester sur sa position initiale. C’est grâce à un accord que le métrage devient par la suite une exclusivité partielle sur Netflix. En laissant le montage d’Annihilation intact, ce dernier ne bénéficie que d’une exploitation en salles limitée aux États-Unis, au Canada et en Chine. Le film est quant à lui diffusé sur la plateforme de streaming américain dans le reste du monde, au grand dam de son cinéaste.

Que Annihilation fasse peur aux studios quant à son potentiel économique, cela parait tout à fait compréhensible à la vision du métrage. Tout commence d’ailleurs par un premier acte et une narration ne prenant pas franchement la main du spectateur pour le faire pénétrer dans l’univers du film. Interrogée par un homme en combinaison sur la mission qu’elle vient d’effectuer, Lena (Natalie Portman) semble être une étrangère aux autres et à elle-même. Elle ne parait rien savoir de précis, si ce n’est que ses co-équipiers sont morts ou disparus. Quelques instants après, un météore traverse l’espace pour s’écraser sur terre, plus précisément sur un phare isolé aux abords d’une vaste plage.

On retrouve ensuite Lena, à une époque précédant sa future mission où celle-ci exerce l’enseignement de la biologie à l’université. On apprend alors, sans en savoir plus, que son mari (Oscar Isaac) a disparu il y a un an. Mais ce dernier réapparaît mystérieusement sans prévenir. Quelque chose d’indicible semble avoir changé en lui. Lena va alors finir par comprendre qu’il se trouvait, durant son absence, à l’intérieur de la Zone X, ou “Shimmer” (traduit par “Miroitement” en français), un endroit où un étrange phénomène inexpliqué et inexplicable contamine les lieux. Construit à base de flash-back et de manipulations narratives, Annihilation se dévoile dès lors en demandant de son public une certaine exigence intellectuelle tout comme un lâcher-prise sur ce qu’il va voir et ressentir.

L’être et le néant

Œuvre mystérieuse et déstabilisante dans le dévoilement progressif de son propos, l’une des forces premières d’Annihilation est d’offrir différents niveaux de lecture à son spectateur. Le parti pris, assez rare pour le souligner dans une telle production, permet conséquemment à ce dernier de littéralement participer à l’élaboration du/des sens du film en même temps que celui-ci tente volontairement et paradoxalement de l’en éloigner. Car le but d’Alex Garland n’est ici pas tant de livrer une création analytique fermée sur-elle même qu’une histoire ouverte capable de raisonner à divers niveaux de compréhension chez qui voudra en faire l’expérience.

Fascinante, la Zone où s’exercent les phénomènes étranges où se déroule l’intrigue semble de prime abord échapper à tout compréhension et logique humaine. Pourtant, c’est bien dans ce qu’elle symbolise, d’abord à l’échelle de notre monde et de l’univers, que le sens profond et global du film peut émerger. De nature extraterrestre, cette dernière renvoie immanquablement à la mythologie instaurée par la littérature de Lovecraft et ses “Grands Anciens”. De même, elle se fait le miroir de nos conditions esseulées, gouvernées par les mêmes grands mystères et questions sans réponses : Qui sommes-nous, où sommes-nous, où allons-nous ? se complète ici également à propos de la forme de vie déployée par le Miroitement par : Qui est-elle, d’où vient-elle et où va-t-elle ? Un double de nous-mêmes en somme (du moins jusqu’à un certain point), que la fin du métrage viendra visuellement matérialiser.

Ça ne détruit pas. Ça crée quelque chose de nouveau” déclare l’un des personnages à propos du « Shimmer ». Cette ligne de dialogue résume assez bien ce qu’est fondamentalement la Zone contaminée, et par delà, la signification du propos d’Annihilation. Ainsi, le lieu n’est autre qu’une incarnation du « chaos » à prendre au sens métaphysique du terme, qui incarne pour la terre et les personnages une sorte de Dieu/univers/entité aux logiques différentes de celles du monde humain. La «Shimmer » est un « Grand Ancien » en soi. Une force antérieure à l’humanité à côté de laquelle nous ne sommes rien. Où nos êtres sont finalement résumés à de simples molécules aux yeux de puissances anciennes impossibles à appréhender dans leur entièreté.

A une échelle plus réduite, celle des personnages et de leur conflit intérieur en l’occurrence, le film narre également le combat d’une femme contre sa propre psyché. Les traumatismes des différentes femmes composant l’expédition à l’intérieur de la Zone X se faisant alors l’écho de ce qui se passe à l’écran. On apprend en effet au cours du film que chacune d’entre elles possède un passé difficile vecteur de tourments universels (culpabilité, gestion difficile du deuil, alcoolisme, tentative de suicide).

En affirmant scientifiquement que l’humain est à un niveau génétique vecteur d’auto-destruction, les personnages féminins et leurs problèmes existentiels respectifs peuvent se comprendre de manière purement métaphorique. En effet, dans ce sens de lecture, le Miroitement matérialise le combat que mène chacune des membres de l’expédition. Le plus fort résidant dans le fait que ce sous texte fonctionne constamment de pair avec la nature de la Zone contaminée, elle-aussi caractérisée par un puissant désir de destruction (ou d’annihilation).

Au travers de ces protagonistes, Annihilation dresse ainsi le portrait d’une humanité caractérisée par une souffrance universelle (qu’elle soit mentale ou physique). Tout en proposant, une fois de plus, de multiples interprétations possibles, le métrage peut autant se comprendre, sous le prisme de son héroïne, comme une allégorie du combat contre le cancer que comme le règlement de compte psychologique d’une femme traversant une crise conjugale.

Une mise en scène par l’image

Poursuivant le travail amorcé par Ex-Machina, Alex Garland réalise ici une mise en scène puissamment atmosphérique où le sens profond de l’oeuvre se cache moins dans le verbe que dans son découpage et ses images mêmes. En témoigne son climax muet de tout dialogue où le sens (et le plaisir) est à chercher avant tout dans les sensations procurées par ce qui se déroule à l’écran. Toute proportion gardée, et en conservant sa propre identité, les vingt dernières minutes du film, bien aidées par un formidable sound design, retrouvent dès lors une certaine ambition formelle et thématique héritée du 2001 de Kubrick et du Sunshine de Danny Boyle.

Alliant une direction artistique plutôt inspirée à une ampleur transcendant son statut de simple série B, Annihilation évoque également autant Predator et Stalker pour leur décor que Prometheus et Alien Covenant pour leurs horribles mutations génétiques. Certaines séquences ne manqueront dès lors pas de marquer les esprits comme cette attaque de monstre à la voix humaine. Dérangeante et évoquant l’inquiétante étrangeté de Freud, la puissance de la scène est décuplée par le rythme lancinant de la mise en scène. Cette dernière se montrant plus intéressée à instaurer une angoisse sourde qu’à trop montrer ses différentes menaces.

De par ses nombreuses et précieuses qualités plaçant immédiatement au second plan ses quelques défauts (manque d’émotion flagrant, caractérisation de personnages parfois un peu maladroite, fin améliorable), Annihilation prouve que Netflix peut se positionner comme une réelle et légitime alternative aux salles de cinéma. Le métrage d’Alex Garland réussit de ce fait à marquer l’Histoire de la plateforme américaine en signant son meilleur film à ce jour, tout en imposant le nom de son réalisateur comme une marque désormais incontournable du genre qu’est la science-fiction.

Certainement pas un futur classique du 7ème art, mais indéniablement une excellente série B au fort potentiel d’oeuvre culte en devenir.

Notre avis

Profondément ambitieux et maîtrisé, Annihilation est une réussite presque inespérée dans le paysage audiovisuel d'aujourd'hui. En se permettant une mise en scène et une narration souvent anti-spectaculaire questionnant autant notre devenir que nos souffrances intimes et universelles, et en choisissant d'adapter librement le roman de Jeff VanderMeer, Alex Garland confirme aisément son talent de cinéaste à suivre. Doté d'un budget intermédiaire de 40 millions de dollars, le film amène également à une réflexion plus profonde sur le système hollywoodien actuel. À l'heure où l'ensemble de la production ne jure que par des blockbusters richissimes et où, par conséquent, les alternatives artistiques et économiques se font denrées rares, le métrage d'Alex Garland demeure une véritable exception culturelle. S'il est regrettable de découvrir un tel film pensé pour le cinéma sur Netflix et non dans une salle traditionnelle, la plateforme de streaming américain démontre ici pourtant qu'une future partie du 7e art devra se résoudre, si elle souhaite continuer à proposer ce type d'oeuvre aussi singulière, à faire le sacrifice de son dispositif de projection premier au profit du petit écran.

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