Critique

[Critique] Un raccourci dans le temps : Disney est-il encore original ?

L'avis du Journal du Geek :
Cinéma

Par Julien Paillet le

À l’heure où Walt Disney Pictures est devenu le plus puissant studio de cinéma à Hollywood, Un raccourci dans le temps se pose comme l’un des rares blockbusters originaux à sortir cette année du catalogue de la firme américaine. Si le film est l’adaptation du célèbre roman éponyme de Madeleine L’Engle, et qu’il ne propose ainsi pas un récit fondamentalement “nouveau”, il demeure néanmoins un projet bien plus risqué sur le papier que Le retour de Mary Poppins, Avengers 3, Solo : A Star Wars Story, ou encore la suite d’Ant Man. Mais la prise de risque, quelle qu’elle soit, n’est malheureusement jamais nécessairement une garantie de réussite. La preuve ici ?

En revenant en arrière, plus précisément en mars 2010, Walt Disney Pictures annonçait avoir acquis les droits d’adaptation du roman Un raccourci dans le temps. Jeff Stockwell était alors engagé pour écrire le scénario et Cary Granat pour produire le film avec un budget de 35 millions de dollars. Mais le projet est repoussé et il faut attendre 2014 pour voir l’équipe du film changer. Jennifer Lee reprend à ce moment le scénario et ce n’est qu’en 2016 que la réalisatrice Ava DuVernay rejoint le projet. Le budget du film, au départ modeste, passe désormais à 103 millions de dollars, faisant de la cinéaste, la première femme de couleur à réaliser un film bénéficiant d’un coût de production aussi important. Vendu sur ce fait progressiste, le métrage se veut également la dénonciation plus globale de notre société occidentale et de ses éternelles difficultés à nous placer tous sur un même pied d’égalité. 

De ce fait, l’histoire du film s’attache à suivre celle de Meg Murry (Storm Reid), une collégienne ne trouvant pas sa place dans le monde. Mal intégrée auprès des autres élèves et victime de bizutages, la jeune fille doit également faire face à la mystérieuse disparition de son père (Chris Pine), un scientifique mondialement connu. Mais très vite, cette dernière va faire la connaissance de trois femmes venues sur terre pour l’aider. Mme Quidam, Mme Qui et Mme Quiproquo entraînent ainsi Meg, son petit frère Charles Wallas et un camarade de classe nommé Calvin dans une aventure spatio-temporelle. Au cours de leur voyage, la bande sera alors amenée à visiter des mondes fantastiques sur lesquels règne un personnage diabolique.

L’ordre et la morale

En reprenant les grands procédés allégoriques du cinéma hollywoodien pour symboliser le combat du bien contre le mal, Un raccourci dans le temps se heurte d’emblée à un problème radical de narration. Tel un véritable cas d’école, le film échoue sur à peu près tous les niveaux à proposer un récit à la fois impliquant émotionnellement et doté d’un sous-texte cohérent. Si la lumière symbolise ici la pensée progressiste et les ténèbres les tares d’une société malade, le propos ne parvient jamais à évoluer de pair avec sa dramaturgie. La faute à une écriture développant de façon insuffisante ses thématiques. Il faudra par conséquent se contenter d’une évolution de personnage sommaire (la réconciliation finale entre l’adolescente harceleuse et sa victime est totalement ellipsée) et d’un traitement de la menace dénuée de sens. Seule une séquence presque déconnectée du reste du film dévoilera rapidement diverses images où, dans notre monde, des hommes s’en prennent à d’autres sous couvert que le mal humain (rejet de l’autre, violences, injustices, etc.) est ici dirigé par les ténèbres. Dans un autre registre, Star Wars avec son côté obscur et lumineux se montrait autrement plus philosophe et rigoureux.

Et si on n’était pas là par hasard ? Si on faisait partie d’un tout, de quelque chose de l’ordre du divin…” déclare le personnage de scientifique incarné par Chris Pine. De cette intention de parler de thèmes spirituels, Un raccourci dans le temps n’en fera également rien ou très (trop) peu. Si on ne lui demande pas d’être une thèse à part entière sur le sujet, le reproche tient plus dans la propension de l’oeuvre à ne faire qu’esquisser ses sujets au lieu de les traiter.

De même, l’implication émotionnelle reste tristement inexistante. La faute à un premier acte stéréotypé et bien trop mécanique pour susciter une réelle empathie envers ses personnages. En témoigne celui de l’héroïne principale, une enfant afro-américaine harcelée dans son collège par des adolescentes tout droit sorties d’une production Disney Channel. Si l’originalité ne vient pas toujours d’une création forcément nouvelle, elle peut en revanche apparaître dans les variations d’un code existant au préalable. Un peu comme dans le domaine de la musique. Ici, seule l’impression d’avoir déjà vu ce type de caractérisation par le passé demeure. On pense ainsi à tous les médiocres teens movies américains existants qu’il s’agisse de Hannah Montana ou encore, dans une moindre mesure, de la série Glee (saison 1 non incluse) et ses chanteurs marginaux. Pour un projet ne semblant jurer que par son propos “utile” apte à influencer positivement les consciences du large public qu’il vise, Un raccourci dans le temps paraît de ce fait impuissant à développer sa propre signification de façon correctement construite et un tant soit peu novatrice.

Un raccourci dans l’imaginaire

À ce constat scénaristique dommageable à l’ensemble du film, la mise en scène de Ava DuVernay répond par une nouvelle inaptitude  artistique pour le moins embarrassante. Celle consistant ici à créer et retranscrire un imaginaire authentique et inédit.

Un Raccourci dans le temps déçoit donc également fortement dans le dévoilement et la caractérisation de son univers fantastique et de science-fiction. En témoigne sa première incursion dans le monde fantaisiste du métrage. Dans une sorte de prairie vert totalement saturé et vide, les personnages miment un émerveillement incompréhensible. Il faut ensuite assister à la transformation de Mme Quiproquo (Reese Witherspoon) en sorte de feuille de laitue géante et humanoïde. Si la “créature” s’en tient à personnifier l’une des idées les plus attrayantes et originales du film (c’est dire), l’aspect grotesque du monstre suscite plus la consternation que l’enchantement recherché.

Du reste, la suite du long-métrage ne fera que piller les références du genre (Avatar et sa planète Pandora, par exemple) au travers de quelques rares séquences d’actions dénuées de rythme et terriblement stéréotypées. En atteste cette scène de fuite en avant voyant Meg et Calvin tenter d’échapper à une sorte de tsunami de synthèse les pourchassant. À quelques valeurs de cadres près, l’impression de voir les mêmes plans que dans la bande-annonce de Jurassic World 2 et son éruption volcanique est on ne peut plus gênante. Comme si les limites du système hollywoodien se faisaient de plus en plus prégnantes.

Allié à une bande son calibrée pour les adolescents prépubères (on y entend du Demi Lovato et du Chloe x Halle) évoquant, pour citer un cas récent la trilogie 50 nuances de Grey, le film poursuit de ce fait son entreprise de destruction de l’imaginaire. Ses choix musicaux plongeant irrémédiablement l’oeuvre dans une tonalité impersonnelle et de mauvais goût.

Enfin, comment ne pas mentionner le traitement même de la science-fiction et des ambitions métaphysiques directement héritées du roman auquel le film tente de donner corps ? Très complexe à adapter, la base littéraire demeure ici trop forte pour Disney et une novice du blockbuster hollywoodien. Pour prendre un exemple, le grand méchant du métrage se fait l’illustration parfaite de cette carence de réalisation. Trop abstrait pour convaincre, pas assez novateur dans son design et ne représentant jamais une menace suffisamment tangible vis-à-vis des personnages pour effrayer et créer de la tension dramatique, ce dernier se fait l’incarnation de l’ennemi délébile et caricatural par excellence.

Un raccourci dans le temps, de par son scénario ampoulé et sa mise en image d’un imaginaire aussi pauvre que déjà vu ailleurs et en mieux, se perd ainsi artistiquement pour ne finalement ressembler à rien d’autre qu’une production aseptisée et convenue.

 

Notre avis

Si Disney peut encore être original (et convaincant), ce ne sera certainement pas avec le film d'Ava DuVernay. Raté dans la conception de son discours ne s'articulant jamais correctement avec sa narration, et d'une pauvreté visuelle dans la mise en image de son imaginaire absolument honteuse, Un raccourci dans le temps échoue à proposer le divertissement progressiste et spectaculaire auquel il prétendait pourtant être au départ. Espérons dès lors que le film, et ses chiffres décevants au box-office ne conditionneront pas la firme américaine à ne plus proposer ce genre d'oeuvre originale. Car, à n'en pas douter, dans d'autres mains, le projet serait probablement devenu l'égal des mésestimés John Carter et Lone Ranger.

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