Être présent en séance spéciale Festival de Cannes, c’est pas mal pour un premier film. Gagner le Cristal du long-métrage au Festival international du film d’animation d’Annecy, comme Hayao Miyazaki, Wes Anderson ou Claude Barras avant lui, il y a pire… À l’aube de la sortie en salles d’Arco, son premier long-métrage, Ugo Bienvenu nous invite à la réflexion, à l’imagination. Tout en apportant sa pierre à la très belle tenue du cinéma d’animation français.
JDG : Tu as eu l’occasion de travailler avec Marvel pour la série Ant-Man en 2017. À l’époque où Marvel était encore un accélérateur pour certaines carrières. Est-ce que ça a été le cas pour toi ?
Pas structurellement, mais par contre en France, ça a changé la vision que les gens avaient de moi. En plus, j’ai l’air jeune. À chaque fois, on me parlait comme un débile jusqu’à 18 ans. Et quand tu bosses pour Marvel, les gens ne te parlent plus de la même manière. Ils te prennent au sérieux. Mais de manière générale, quand tu as travaillé avec les Américains en France, on te prend davantage au sérieux. Ce qui est bizarre parce que tu n’as pas changé. C’est très français de ne pas croire en une personne tant qu’elle n’a pas bossé ailleurs.

JDG : Je suppose qu’à ce niveau là, l’arrivée de Nathalie Portman à la production, ça a permis au projet de passer dans une autre dimension que sur le marché ?
Avec Félix (ndlr : de Givry, son co-auteur), on a parlé à un ami producteur et on s’est rendu compte que ça allait être très galère pour financer Arco. Alors on a fait un animatique (un court storyboard animé) du film et c’est là que les choses ont commencé à se débloquer. Nathalie est arrivée avec Sophie (Mas) et tout s’est accéléré. Les gens qui nous disaient avant que ce n’était pas bien, dès que Nathalie est apparue, nous disaient désormais que c’était super. Alors que le film n’avait pas changé d’une ligne. Ça change la perception des personnes qu’on a en face.
JDG : Comme ton expérience américaine donc.
Oui, mais c’est aussi parce que le système de financement, les gens qui donnent de l’argent en France, les gens qui achètent les films, que ce soit chez les chaînes ou les studios, s’ils font un mauvais pari, ils perdent leur job ou coulent leur boîte. Alors c’est normal, tout le monde est très timoré. Ils ont peur de se positionner. Ensuite, c’est comme à la banque, si tu arrives avec une caution plus lourde que la tienne, tu as plus de chances d’obtenir ton prêt. Avoir bossé avec Marvel et avoir Nathalie Portman à la production d’Arco, ce sont des cautions de qualités qui permettent d’avancer plus rapidement.
JDG : Avec Arco, tu signes un film de science-fiction optimiste. Ce qui est plutôt rare de nos jours. C’est important pour toi que les spectateurs sortent du film le sourire aux lèvres ?
Ce qui était très important pour moi, c’est qu’ils sortent du film en ayant traversé plein d’émotions. Je me suis rendu compte, et c’est ça qui m’a aussi poussé à faire ce film et faire des films en général, que le cinéma produit peu d’émotions maintenant. Je vois peu de films où je sors en ayant ri sincèrement ou en ayant pleuré sincèrement.
Et j’avais envie de faire un film comme ça, comme ceux qui m’avaient plu moi quand j’étais enfant et ceux qui me plaisent moi encore aujourd’hui.

JDG : Oui, parce que moi par exemple, j’ai versé des larmes, mais pas de tristesse…
Oui, quelque chose de vrai, quelque chose qui vient de toi, quelque chose de sincère, pas quelque chose où tu as l’impression qu’on a mis des trucs en place artificiellement. Moi souvent, j’ai l’impression que quand je vais au cinéma, on m’a construit un meuble IKEA et qu’à la fin, on me fasse une démonstration mathématique d’A + B = C. Je m’en fous complètement. J’essaye juste d’être au niveau des émotions et d’être au niveau de l’humanité en fait. Quand je lis un livre et quand je regarde un truc, ce que je veux, c’est avoir des émotions, c’est tout. Je veux me reconnaître en l’autre.
JDG : C’est ce qu’on voit d’ailleurs dans ton film, c’est que tu n’as pas besoin d’explications. On ne sait pas vraiment comment la combinaison fonctionne, on ne sait pas comment on s’est mis à parler aux oiseaux, mais c’est là et c’est juste vivre la chose.
Oui, et en vrai, on comprend. Parce qu’on n’arrête pas de nous dire quand on vend un film ou quand on fait un scénario, « Ah, mais ça, on ne comprend pas. » Sauf que dans notre vie, on ne comprend rien du tout. Par exemple, notre téléphone portable. À un moment donné, on me demandait d’expliquer comment il voyageait dans le temps. Mais aujourd’hui, nous, on a en main un outil qu’on utilise toute la journée, qui est le téléphone portable et qu’on n’est pas fichu de savoir comment ça fonctionne.
En réalité, c’est magique notre rapport à la technologie. Je ne sais pas comment le Wifi marche et je l’utilise toute la journée. C’est intéressant de se dire, en fait, la magie d’hier, c’est la technologie d’aujourd’hui. Et donc, la technologie d’Arco, fondamentalement, on peut comprendre. D’ailleurs, elle est presque simple par rapport à certaines technologies actuelles.

JDG : En parlant de technologie, je trouve que tu es un des rares à ne pas avoir peur de l’IA dans sa vision de l’avenir, notamment avec les robots qui développent malgré tout une connexion avec les enfants. Mais en assumant qu’ils n’existeront plus dans le futur. La technologie est-elle un outil merveilleux, mais destiné à disparaître ?
Je n’aime pas donner de leçons. On est personne pour donner des leçons, en tout cas, nous, les gens du spectacle. Par contre, notre rôle, c’est de produire des récits qui préparent les enfants, qui préparent les gens au réel, à ce qui va leur arriver, à ce qui peut arriver. C’est un peu comme les contes des frères Grimm. Si tu te perds dans les bois, utilise ton cerveau et peut-être, tu en sortiras. On doit se préparer au réel.
Mon avis personnel importe peu, en fait, et sur les choses. Sur la politique, sur la technologie, sur ce qui compte, ce sont les questions que je mets en place, et comment les gens répondent, eux, et quel monde ils ont envie de faire en connaissance de cause. Et moi, mon travail est juste d’essayer de mettre en rapport les choses pour les questionner.
La vision du monde d’Arco ne concerne personne d’autre que moi. Personnellement, je n’utiliserai jamais l’intelligence artificielle et je n’aurai jamais de robot pour élever des enfants, parce que j’estime que c’est notre rôle d’humain. Mais c’est une réponse de café. Ce n’est que mon avis.
JDG : Du coup, tu te défends d’avoir fait un film politique ?
Je n’aime pas la politique dans l’art. J’ai essayé de faire un film d’aventure qui questionne notre rapport au monde aujourd’hui, et je pense que c’est ça, l’art. L’art, c’est actualiser le monde aux spectateurs, aux êtres vivants, aux humains. Et après, encore une fois, c’est de poser des questions, c’est de révéler le monde tel que nous… Moi, je le vois. Mais par exemple, ce que je trouvais intéressant, c’est de montrer toutes les facettes de la pièce.

Le robot permet aux parents d’aller travailler et d’offrir potentiellement l’idée d’une meilleure enfance dans le monde d’Iris. Eux, ils travaillent en ville, mais ils lui offrent la vie à la campagne, qui est la meilleure vie possible, potentiellement. Et en même temps, ça les coupe complètement de leurs enfants.
Et donc, est-ce que la technologie est bien si elle nous coupe de ce qui est le plus important ? Ça, c’est la question. Et en même temps, le robot sauve les enfants. Mais il ne les sauve pas en étant une machine, mais en mimant le comportement animal d’un hibou. Il n’a pas d’émotions. C’est un objet. C’est nous qui lui calquons nos émotions sur lui.
Et c’est ça qui m’intéresse aussi dans la fiction, c’est de pouvoir donner à des objets des émotions. Et c’est ça qui est fou. On a un super pouvoir, nous les gens qui écrivons des histoires, tous les humains, d’être capable de donner vie à des objets, à des choses qui sont par essence pas vivantes.
JDG : Il y a beaucoup de créativité et d’invention d’imagination dans ton film. Et pourtant, cette imagination est entre les mains des enfants là où les adultes paraissent déconnectés. Est-ce que l’imagination, finalement, c’est peut-être la première chose que l’on perd lorsqu’on devient adulte ?
Je ne sais pas, mais en tout cas, c’est la première chose que l’on perd avec l’IA. Ça c’est sûr. Quand on devient adulte, je ne pense pas qu’on la perd. Je pense que tous les humains imaginent toute la journée des choses. Mais ce n’est pas valorisé. On nous demande de ne plus avoir d’idées, que cela peut être dangereux, que ça met en péril notre vie matérielle et vie pratique.
Et je pense que ceux qui continuent à imaginer sont juste ceux pour qui l’imagination est plus importante. Et moi, par exemple, je sais qu’une vie où je n’utiliserais pas mon imagination ne m’intéresse pas. Je suis contraint à imaginer et c’est une malédiction. Si je ne le fais pas, je suis en dépression.

C’est aussi ce qui fait que le monde va mal à mon avis. Je pense que l’humanité devrait être en train d’imaginer plein de choses toute la journée, de rêver, de penser le monde, de réfléchir dessus. L’analyser, c’est comprendre comment le faire sien. L’imaginer aussi.
Et en fait, quand on est enfant, on réfléchit beaucoup, on imagine beaucoup parce qu’on s’empare du monde. Et quand on devient adulte, c’est comme si on avait l’impression qu’on disait « ben, t’as plus à le faire parce que ça y est, tu l’as compris ». Non, tu n’as rien compris du tout. En fait, moi, si je continue d’imaginer, c’est parce que j’essaie d’aller plus loin dans ma compréhension du monde. Au fond, je crois que c’est ça.
JDG : On perd peut-être un peu cette imagination peut-être parce qu’on est confronté à des responsabilités qu’on n’a peut-être pas en tant qu’enfant. Payer un loyer, payer la nourriture…
Oui, et puis parce que le temps, c’est ça aussi que je critique à travers la technologie dans les différents ouvrages, c’est qu’en fait, par exemple, l’étymologie du mot imbécile, c’est celui qui ne se sert pas d’un bâton, donc de la première technologie. La technique, à l’origine, a normalement été là pour nous permettre d’avoir du temps pour nous, du temps pour réfléchir, pour prendre du recul par rapport au réel, pour en fait apprendre, pour le dominer, pour encore une fois le percer. Et en fait, bizarrement, l’ère de la technique est devenue l’ère de la technologie.

Et la technologie a tendance à faire plutôt l’inverse. Par exemple, la machine à laver, effectivement, ça nous a dégagé du temps. Par contre, la technologie nous prend notre temps, c’est-à-dire qu’on est en train de faire quelque chose, et tout d’un coup, une notification téléphone nous arrache à nous-mêmes, à notre pensée, à notre théâtre intérieur. Je pense qu’il faut être très vigilant à ça et à ce que la technique reste au service de notre humanité, de nos réflexions et ne nous transforme pas en robot. Le robot, c’est quelque chose qui répond à des stimuli externes et pas internes. Et on doit prendre le temps de répondre à nos stimuli internes.
JDG : Oui, parce qu’au final, la technologie n’est pas abandonnée dans le monde, dans le présent d’Arco et ils ont, mine de rien, maîtrisé le voyage dans le temps, l’une des technologies les plus recherchées de la science-fiction. Et ils s’en servent pour reconnecter avec le passé.
On comprend assez rapidement qu’ils vont chercher des graines dans le passé et qu’ils sont en train de soigner la Terre et qu’ils sont en train de la ressemer, de la soigner. Ce sont des technologies douces, des technologies qui utilisent les forces de la nature, mais sans la faire lutter contre elle-même. J’ai l’impression que les humains, on est un peu comme une maladie auto-immune. C’est-à-dire qu’on est un peu la maladie auto-immune de la Terre. Où on génère trop de globules blancs pour aller combattre un truc qui n’existe pas.
Mais c’est ce que je théorise et je n’ai pas envie que le spectateur ressente uniquement ça. J’ai envie qu’il sente, qu’il vive à travers le film et en tire sa propre réflexion. Celle-ci ou une autre. j’espère que ce que les gens tireront de ça, c’est que ce qui fait qu’on est humain, c’est de partager les expériences, c’est l’amitié, c’est l’amour, c’est la poésie, c’est la contemplation et que si on perd ces notions là, on n’est plus des humains, on est déjà des robots.
JDG : Cet été, avec Superman, James Gunn défendait l’idée que voir le meilleur en l’autre, c’est devenu le nouveau punk. Est-ce qu’on peut dire qu’Arco est un peu punk ?
Je ne sais pas, mais vu comment ça a été dur à faire, on va dire qu’on n’était pas dans le sens du vent. C’est ça aussi qui est terrible, on nous montre toujours un peu les mêmes récits. Nous, par exemple, ce qui a été très compliqué, c’est que les gens ne comprenaient pas parce qu’il n’y a pas à proprement parler d’antagoniste. À proprement parler, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’incarnation du mal. Et je leur disais que le mal, c’est le monde dans lequel on vit.
C’est ça l’adversaire, c’est ça l’antagoniste. Quel plus grand antagoniste peut-on avoir qu’un monde, qu’un système ? C’est aussi ce qui me fait de la peine au cinéma, dans le jeu vidéo, c’est quel est le pourcentage de création audiovisuelle qui n’est pas de la violence, qui n’est pas du combat, et c’est très dur d’ailleurs de faire un film où il n’y a pas de bagarre. Et moi, je voulais faire un film résolument doux. Et c’est pour ça que je crois qu’on associe le film à Miyazaki aussi, c’est qu’il ne se laisse jamais aller à la violence gratuite et au conflit binaire. Et c’est un peu la même chose pour moi. Je pense qu’il faut que les œuvres retranscrivent la complexité de la réalité et que ce n’est pas juste se foutre sur la gueule.
Arco sort en salles le 22 octobre 2025 et pour compléter l’expérience, un artbook Arco revenant sur la fabrication du film est à retrouver dans les rayons à la même date.
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