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[Décryptage] Ça vit de quoi, un youtubeur ?

Sur le web

Par Remi Lou le

Tant fantasmée, la vie du youtubeur n’est pourtant pas rythmée par les fiches de paie et la sécurité de l’emploi. Pour de nombreux créateurs, parvenir à vivre de sa chaîne est un vrai parcours du combattant dont l’issue reste incertaine. On fait le point sur les différentes manières qu’ont les youtubeurs de vivre de leur travail.

Crédit JDG

Demandez donc à des enfants quels métiers ils aimeraient exercer plus tard, et il y a de fortes chances pour qu’au moins l’un d’entre eux vous réponde « youtubeur ». Fantasmé par les plus jeunes, étonnant pour les plus vieux, le métier de youtubeur attise les passions, et n’est toujours pas considéré par certains comme un « vrai » métier. Pourtant, le YouTube Game s’est très largement professionnalisé depuis l’époque où la plateforme n’abritait que des vidéos de chat en basse résolution et la première vague de youtubeurs francophones portée par Cyprien, Norman et autres Natoo. Aujourd’hui, les plus gros vidéastes sont à la tête de véritables petites (ou grosses) entreprises, et engrangent des sommes supposément phénoménales. Le site Socialblade estime ainsi les revenus mensuels de Squeezie entre 22 000 et 362 000 euros, quand Cyprien en générerait entre 5 000 et 80 000 euros. Une fourchette relativement large qu’il convient de nuancer alors que ces vidéastes de la première heure multiplient les projets hors YouTube, et sont à ce jour de véritables célébrités aux multiples sources de revenus, qu’il serait impossible de quantifier de manière fiable.

Mais il ne faut pas non plus généraliser. À l’image de la taille de leurs audiences, tous les youtubeurs ne fonctionnent pas de la même façon. Quand certains comptent avant tout sur les revenus engrangés par les publicités précédant leurs vidéos pour joindre les deux bouts, d’autres rejoignent des Networks, soit l’équivalent des agents du youtubeur, ou établissent eux-mêmes des contacts avec des marques pour réaliser des vidéos sponsorisées. D’autres misent également sur des plateformes de financement participatif, comme Tipeee, et comptent sur la générosité de leur audience pour survivre. Bref, il n’y a pas un modèle, mais des modèles pour vivre quand on est youtubeur, et cela met clairement en doute le mythe de la star du web amassant des millions depuis sa chambre. D’autant que les sommes engrangées sous des statuts de type auto-entrepreneur (auxquelles il faudra retirer les cotisations sociales etc.) ne peuvent pas se comparer en l’état à des salaires perçus dans le cadre de contrats (qui donnent droit à des congés payés, une mutuelle, etc.)

La régie YouTube : pas suffisant

Il faut tout d’abord savoir qu’en arrivant sur YouTube, il n’est pas possible de diffuser directement des publicités avant ses vidéos. Il est nécessaire en effet de compter au moins 1 000 abonnés sur sa chaîne et de cumuler pendant 12 mois consécutifs 4 000 heures de visionnage, soit l’équivalent de 100 000 vues d’une durée moyenne de 2 mn 30. Une fois qu’on devient éligible au programme AdSense, on peut enfin monétiser ses vidéos directement depuis YouTube, mais, à moins de faire plusieurs millions de vues par mois, cela reste très compliqué d’en vivre. Alex Reframe, youtubeur spécialisé high-tech qui compte aujourd’hui plus de 60 000 abonnés, nous explique ainsi qu’il a mis environ 2 ans avant de pouvoir vivre entièrement de sa chaîne, soit au moment où il a atteint les 40 000 abonnés. Aujourd’hui encore, même si celui-ci génère entre 400K et 650K vues par mois, il nous indique qu’il compte sur plusieurs sources de revenus annexes pour assurer son salaire mensuel et que les revenus qu’il tire de YouTube ne représente qu’environ 50% de son salaire. En d’autres termes, en comptant uniquement sur les revenus de YouTube, Alex ne pourrait tout simplement pas vivre de sa chaîne, malgré le temps colossal qu’il y consacre depuis plusieurs années, jusqu’à déborder chaque semaine sur les week-end, nous confie-t-il.

Se rémunérer exclusivement via Adsense et les publicités de YouTube est aujourd’hui plutôt rare. Même les plus gros youtubeurs ne parviennent pas à générer tant d’argent que ça avec ce procédé. Prenez le cas d’Amixem, l’une des vedettes françaises de la plateforme. Le youtubeur, qui culmine aujourd’hui à plus de 6 millions d’abonnés sur sa chaine, expliquait au site Make it Digital en 2016 que « la règle du 1 dollar pour mille vues, pour moi c’est totalement vrai. Actuellement, je fais 14 millions de vues par mois donc ça fait à peu près 14 000 € ». Pourtant, si ce chiffre paraît faramineux, celui qui est aujourd’hui l’un des plus gros créateurs francophones de la plateforme expliquait alors qu’après déduction des charges et des salaires pour les monteurs, il ne s’accordait qu’environ 2000 euros par mois. Cela fait en réalité bien peu quand on considère l’audience titanesque du créateur. Par extrapolation, on imagine bien que les plus petits créateurs qui cumulent seulement quelques dizaines de milliers d’abonnés sur YouTube (et c’est déjà bien) parviennent difficilement à vivre exclusivement des revenus de la plateforme.

Crédits : @lukasbieri via Pixabay

À cela vient s’ajouter le côté extrêmement aléatoire de ces revenus et les démonétisations régulières sur la plateforme. De nombreux créateurs se plaignent en effet des problèmes de « claims », à savoir les revendications des ayants droits de certains passages audio ou vidéo présents dans certaines vidéos. Le cas se présente aujourd’hui très régulièrement, depuis l’arrivée du fameux article 13 concernant la propriété intellectuelle, et d’outils de détection automatique très performants sur YouTube.

Ce phénomène – même s’il tend à diminuer alors que YouTube améliore sans cesse son algorithme – rend encore plus aléatoire pour le youtubeur l’estimation de ses revenus via la régie YouTube. Cela pousse nombre d’entre eux à se tourner vers des structures leur permettant de vivre convenablement de leur travail : les Networks.

Network : les nouveaux agents

Très peu connus du grand public, les MCN, pour « multi-channels network »– et plus couramment appelés Network – se sont généralisés ces dernières années. Si des noms comme Webedia ou encore la Redbox vous disent quelque chose, vous êtes en plein dedans. Concrètement, le Network est une boîte de production pour youtubeur. « Ils aident les chaînes à se professionnaliser en offrant des lieux de tournage, des moyens techniques, de l’expertise, des conseils pour grandir, de nouvelles opportunités de business grâce au brand content (partenariats avec les marques), des facilités pour créer des collaborations avec d’autres youtubeurs, des catégories de musiques, etc. » explique très justement Jean-Baptiste Viet dans son ouvrage “Youtubeur, créer des vidéos et des millions de vues sur YouTube”. Permettant aux créateurs de se concentrer davantage sur leurs contenus que sur le côté technique et le démarchage, les Networks sont devenus très populaires chez les vidéastes. En revanche, s’ils aident les créateurs à se développer, ils imputent une partie de leurs revenus puisqu’ils se rémunèrent à hauteur de 30% des revenus publicitaires du youtubeur en moyenne, à la manière d’un agent.

Contenus de marque et affiliation

Si certains utilisent des régies, d’autres contactent directement les marques. Il est d’ailleurs assez facile de les repérer puisque YouTube force désormais les créateurs à indiquer n’importe quel placement de produit dans une vidéo via une petite case à cocher dans le Creator Studio. Ce type de contenu de marque n’est clairement plus un tabou, puisque chaque youtubeur qui cherche à se professionnaliser y passe régulièrement dans l’espoir d’en vivre. Ce sont d’ailleurs parfois les marques qui contactent directement les vidéastes dans l’espoir de faire la promotion d’un produit ou d’un service, via une simple mention voire même une vidéo dédiée. Bien sûr, suivant la ligne éditoriale de la chaîne, il conviendra de ne pas accepter tout et n’importe quoi afin de ne pas décevoir son audience. Alex Reframe nous explique par exemple que les partenariats représentent environ la moitié de son salaire mensuel mais qu’il se montre très sélectif à ce sujet : « Je n’aime pas faire de partenariats hors sujets. J’essaie toujours de faire en sorte que ce soit en lien avec le thème de la vidéo » nous indique-t-il.

Crédits : Alex Reframe

Malheureusement, il est très difficile d’établir une grille de rémunération sur ce type de contenus sponsorisés. Cela va de petites collaborations non rémunérées (avec pour seule contrepartie, le fait de pouvoir conserver le produit de marque présenté) à des partenariats de grande envergure qui peuvent rapporter gros. Jean-Baptiste Viet nous explique  que « si le Youtubeur est en capacité de faire plus d’1 million de vues sur la vidéo sponsorisée et doit en plus rémunérer une équipe de tournage et un monteur, il pourra exiger à la marque plus de 10 000 €. Ce type de montant n’est pas aberrant compte tenu des moyens mis en œuvre et du potentiel d’exposition offert à la marque. » Plus généralement, les vidéos sponsorisées se négocient toutefois à « 10 € les 1 000 vues (sur Google Ads, l’enchère moyenne est à 20 € les 1 000 vues) et 500 € la journée nécessaire à réaliser la vidéo, un YouTubeur peut donc exiger 1 500 € pour une vidéo avec un potentiel de 100 000 vues », nous explique-t-il. 

En plus des vidéos sponsorisées, les YouTubeurs peuvent également recourir à l’affiliation pour générer des revenus. Évidemment, cela dépendra avant tout de la thématique, puisqu’un youtubeur High Tech ou Beauté aura par exemple plus de chances d’avoir des produits à mettre en avant qu’un vidéaste cantonné au divertissement. Mais si la niche correspond, il est aisé de glisser un lien affilié dans la description d’une vidéo, générer quelques ventes, et ainsi quelques commissions pour le vidéaste. Jean-Baptiste Viet nous confie à ce propos : « si 0,5 % de mes 100 000 vues achètent mon produit à 20 € et que le taux de commission est de 5%, alors je toucherai 500 €. » De son côté, Alex Reframe nous explique que l’affiliation représente une part assez minime de ses revenus, qui peut toutefois venir compléter son salaire suivant les mois.

Tipeee, Patreon, uTip… : se rémunérer grâce à sa communauté

Un peu à la manière du fameux chapeau à la sortie d’une scène ouverte de stand-up, les pourboires ou « tips » se sont largement popularisés dans le secteur du streaming et de la vidéo. Si un outil est directement intégré afin de faire des dons sur Twitch – la principale plateforme de diffusion en streaming – les youtubeurs ont rapidement cerné l’intérêt de ce type de financement en se saisissant des sites qui proposent ce type de service. Tipeee et Patreon, lancés en 2013, ont rapidement attiré les créateurs de tous bords. Ces deux plateformes proposent directement aux internautes de financer leurs youtubeurs favoris au moyen de « tips », soit des dons de valeur variable, ou encore de s’abonner à un créateur pour lui verser une certaine somme chaque mois. Pour les créateurs avec une communauté active et fidèle, cela représente une aubaine puisque, une fois cumulés, ces dons peuvent représenter des sommes non négligeables, de quoi offrir une rémunération variable aux créateurs et ainsi leur permettre de s’émanciper des revenus provenant de la régie YouTube. Libre aux créateurs de proposer des contenus exclusifs aux généreux donateurs en fonction de leurs dons. Le financement participatif correspond par ailleurs plutôt bien aux youtubeurs vulgarisateurs dont les contenus sont moins susceptibles d’attirer des marques qu’une vidéo de divertissement ou mettant en avant des produits mercantiles.

Une autre plateforme, baptisée uTip, a également fait son apparition plus récemment. Celle-ci fonctionne sur le même principe, à ceci près que les internautes ne sortent pas nécessairement le porte-monnaie, mais peuvent visionner des publicités afin d’aider leurs créateurs favoris.

Le Tipeee de Notabene, youtubeur “Histoire”, une spécialisation peu évidente à monétiser

Évidemment, ces trois modèles ne sont pas les seuls. Certains (et ils sont nombreux) conservent un emploi à côté. D’autres sont si jeunes qu’ils n’ont pas encore à se soucier du loyer et des factures. Certains youtubeurs à forte communauté se lancent également dans la vente de produits dérivés en rapport avec leurs contenus (livres, jeux, formations…), de façon à mettre du youtu-beurre dans les épinards. 

Pour résumer, Jean-Baptiste Viet nous explique que, pour espérer vivre à 100% de leurs créations, les YouTubeurs doivent réunir au moins une de ces conditions :

  • Générer tous les mois au moins 1 million de vues pour espérer gagner plus de 1 000 € de revenus AdSense.
  • Avoir au moins 100 000 abonnés pour recevoir un soutien significatif de leur communauté quand ils ont un produit à leur vendre ou besoin d’un tip.
  • Avoir un taux d’engagement > à 10 % sur leurs vidéos (soit au moins 10 000 vues pour chaque nouvelle vidéo publiée), pour mieux valoriser leurs vidéos sponsorisées auprès des marques.

En tout, il estime que cela doit représenter « environ 2 000 YouTubeurs en France sur potentiellement 50 000 chaînes YouTube éligibles au programme Partenaire YouTube, soit seulement 4 % des chaînes monétisables. » Surtout, il faudra tenir sur la durée pour parvenir à en vivre. “Il est vraiment indispensable d’être passionné par son sujet et avoir envie de partager quelque chose pour réussir à tenir le rythme sur YouTube », assure Alex Reframe.