Chronique du WE : When We Were Kings

Chronique

Par Lâm le

L’industrie est une drôle de montagne russe et celle(s) qui nous intéresse ne fait pas exception. Entre nouveaux secteurs, leaders, perdants et tendances de fond, nous sommes témoins de nombreux retournements de situations.
Pourtant, certains acteurs arrivent à inventer, crédibiliser puis contrôler fermement de nouveaux marchés. Et sur le moment, nous avons l’impression qu’ils resteront les leaders pour toujours, que personne ne pourra venir les chercher aussi haut. Et pourtant.

Presque à chaque fois, une révolution s’opère, une tête noble tombe, un trône change de propriétaire au profit d’un autre. Comment peut-on détenir, régner totalement sur un marché avant de toute perdre ? Explications à travers 10 cas d’école.

Ils peuvent se tenir la tête entre les mains ces leaders incontestés qui, après avoir crée un marché ou une technologie, se sont retrouvés sur le bord de la route qu’ils ont eux-même pavés.
Les cas sont innombrables, je vous en ai donc sélectionné 10 qui chacun à leur manière, ont marqué le geek observateur que je suis. Enjoy !

– SONY

Son royaume :
La musique nomade. Lorsque le géant japonais lance en 1979 le Walkman, son baladeur cassette pas cher et portatif, la musique va changer de visage, en devenant mobile. Il s’écoulera en 30 ans 220 millions de Walkmans et 120 millions de Discmans dans le monde.

Dates de règne :
Symboliquement, on pourrait dire 20 ans, de 1979 à 1999, année de l’avènement massif du mp3.

La chute :
Sony étant Sony, le constructeur aime lancer et imposer ses propres formats (bien que la cassette fût inventée par Philips). Problème, le mp3 est un format gratuit, standard, non vérrouillé et utilisé par tous les logiciels d’échange, Napster en tête. Et devient plus qu’une norme : une culture.
Sony va pourtant s’entêter avec un format maison (l’Atrac) et un logiciel propriétaire (SonicStage) qui vont condamner ses lecteurs mp3, qui bouffaient en plus de la Memory Stick, la carte mémoire soutenue par Sony. Plus tard, Ken Kutaragi (papa des PlayStation) critiquera ouvertement la division musicale de son entreprise pour avoir entraîné une crise financière sans précédent.

Le nouveau roi :
Apple. A la surprise générale, c’est une marque d’ordinateurs en pleine convalescence qui va rafler le marché, avec son écosystème iPod/iTunes. Sony tentera bien de revenir et d’intégrer la marque Walkman dans des téléphones et des baladeurs, rien n’y fera : la marque, aujourd’hui aussi générique que Frigo ou Kleenex, n’a surtout plus aucune aura auprès des mélomanes en balade. C’est l’iPod qui devient aujourd’hui un terme étendard.

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– PALM

Son royaume :
Les PDA. Palm est l’un des pionniers du concept de Personal Digital Assistant avec les anglais de Psion et Apple, via son Newton. Avec un design visionnaire (comparer un Palm V et les smartphones d’aujourd’hui), un OS léger et une autonomie de chameau, Palm devient très rapidement le leader incontesté du marché, un must have pour les pros.

Dates de règne :
1996-2002. Un règne assez court, mais qui aura marqué, en faisant entrer ces petites tablettes tactiles dans nos vies, dont le design prévaut encore.

La chute :
Sous-estimant les besoins en multimédia et en communication en entreprise, tout comme la puissance commerciale de son rival de l’époque Microsoft, Palm s’est vite retrouvé largué dans la course aux objets intelligents.
Une fois ses PDA un peu hors du coup malgré leurs qualités (le Tungsten) et l’abandon de Sony et ses fameux Cliés, Palm s’est attaqué aux smartphones. Mais avec une gamme un peu isolée et peu performante. Le premier Tréo sous Windows CE à officialisé la défaite de Palm.

Le nouveau roi :
Microsoft et ses pocket PC. Appliquant contre Palm la même stratégie qu’avec Apple dans les années 80, Microsoft à rempli le marché de nombreux PDA sous différentes marques (HP, Compaq, Asus, Toshiba, Dell…) embarquant Windows. Un règne qui ne durera pas, les nouvelles générations de smartphones, portées par Rim et Apple déferlant avec violence dès 2007.

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– iD SOFTWARE

Son royaume :
Le FPS, genre ultra populaire inventé avec Castle of Wolfenstein en 1992. Suivront alors des jeux mythiques comme la série des Doom et celle des Quake, pendant que de nombreux studios vont licencier le moteur de John Carmack pour créer de d’innombrables FPS

Dates de règne :
1992-2004.

La chute :
iD n’arrive pas à se renouveler. Alors que les FPS commencent à prendre une tournure plus cinématographique et scriptée (Half-Life, Medal of Honor), Quake III restera inaccessible et trop orienté multi pour nombre de gamers, quand Doom III, sombre et claustrophobe, se révèlera beau mais limité.

Le nouveau roi :
Respawn Entertainment. Vous ne les connaissez pas ? C’est normal, ils n’ont pas encore sorti de jeux. Enfin, sous la bannière de ce nouveau studio. Par contre, Jason West et Vince Zampella ont déjà roulé leur bosse chez 2015 puis en créant Infinity Ward. En gros, ce sont les hommes derrière Medal of Honor : Débarquement Allié, les séries Call of Duty et Modern Warfare. Aka les plus succès du jeu vidéo de l’histoire, ayant imposé leur langage propre : background réaliste, évolution linéaire et lourdement scriptée, traitement cinématographique.

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– INDIANA JONES

Son royaume :
L’aventure, la vraie qui fait rêver petits et grands. Initié par la dream team Steven Spielberg (réal) et Georges Lucas (production), cet archéologue baroudeur explose le grand écran en 1981 : c’est épique, rigolo et superbement rythmé. Aujourd’hui encore, les 3 premiers épisodes n’ont pas pris une ride et les musiques, accessoires et gimmicks sont gravés dans notre culture geek.

Dates de règne :
1981 – 1996, soit 15 années de référence absolue, jusqu’à l’arrivée du jeu vidéo…

La chute :
Toujours aussi au fait sur l’importance du merchandising et des produits dérivés, Lucas produit des jeux vidéos Indiana Jones. Il va cependant s’orienter vers les jeux d’aventure point & clic : l’adaptation de Last Crusade et l’inédit Fate of Atlantis seront des succès, mais laisseront sur le bord de la route tous les fans espérant un vrai grand jeu d’action – aventure. Erreur stratégique.

Le nouveau roi :
Ou plutôt la nouvelle reine : Lara Croft. En s’inspirant totalement d’Indiana Jones mais en ajoutant une forte dose de glamour, Toby Gard touche le jackpot et durant des années, Tomb Raider est la référence première en terme d’aventure, quelque soit le support.
Lucas tentera de corriger le tir avec un jeu d’action sous licence Indiana Jones, mais ce dernier se fera etrillé par la critique : il est mauvais (je confirme) et comble du comble, il se contente de singer… Tomb Raider.
Et côté ciné ? Disons poliment qu’Indiana Jones 4 et Lara Croft 1 ou 2 font jeu égal…

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– YAHOO

Son royaume :
Les moteur de recherche. Dès les années 90, tout le monde comprend bien qu’Internet est non seulement déjà gigantesque, mais surtout en pleine expansion : bien avant les masturbations actuelles sur la « curation », il faut trouver un moyen de trier et trouver sur le net. D’où les moteurs de recherche, dont deux vont vite se détacher du lot : Altavista et Yahoo!.
Yet Another Hierarchical Online Organisation recueille vite tous les suffrages, avec son système de tri de réponse via certains critères, puis s’enrichir de nombreux services (news, mail), devenant ainsi l’un des premiers géants du web.

Dates de règne :
1995 – 2000, mais en années Internet, c’est comme les chat : on multiplie par 7.

La chute :
Alors que Yahoo est au sommet, une petite start-up de la recherche commence à faire du bruit : l’algorythme de Google est bien plus pertinent que celui de ses concurrents et Yahoo décide logiquement d’intégrer cette technologie dans son moteur de recherche.
Erreur : ils viennent de signer leur fin de règne en boostant ce qui deviendra leur plus grand concurrent.

Le nouveau roi :
Google. Côté Mountain View, on possède le meilleur moteur de recherche depuis 10 ans mais surtout, on a su se développer et inventer la plus grande « source d’argent
qui te coule dans les mains sans rien faire » depuis le duo Windows/Office de Microsoft : les adwords. Coupler recherche et pubs ciblées a fait exploser Google et laissé Yahoo! sur le carreau. En déclin sur toutes ses activités, l’entreprise a cependant refusé une offre de rachat de Microsoft.

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– MOTOROLA

Son royaume :
Les téléphones haut de gamme. Combien de films, de clips ont mis en avant les Startac de Motorola ? Must have de la première ère des GSM, ces téléphones bijoux avaient ouvert en plein boom technologique la voie des téléphones life-style : la finesse, la taille et le style avant les performances.
Startac (premier téléphone à clapet), V (plus petit téléphone du monde) et autre Razr (qui a lancé la mode des appareils fins) se sont ainsi vendus à des millions d’exemplaires.

Dates de règne :
De 1996, date d’introduction du premier Startac, à Juillet 2006, époque de la baisse de prix du Razr V3

La chute :
La gourmandise et l’immobilisme de Motorola leur auront coûté cher. Evidemment, on se rappelle de l’ergonomie catastrophique de ces téléphones, quand Nokia offrait des menus logiques, simples et unifiés (séries 40, 60).
Mais Motorolo restait numéro 2 du marché grâce à ces téléphones et une stratégie très risquée : lancer ses hauts de gamme à tarif prohibitif, 1000$ à l’époque pour le premier Startac (j’ai eu mon Startac 130 en business à 600 euros à l’époque, une aubaine !), puis de violemment en baisser le prix pour attirer une clientèle de masse pouvant « miraculeusement » accéder à ces téléphones de rêve.
Le Razr, vendu une fortune à son lancement, s’est soudainement retrouvé à 1 euro avec abonnement en 2006 et ses ventes ont explosé, pour atteindre le chiffre astronomique de 110 millions de modèles écoulés, un record ! Problème, la clientèle haut de gamme a boudé ces téléphones bradés à l’image de la marque américain, pendant que la concurrence est venue ravager le segment des jolis téléphones.

Le nouveau roi :
Samsung et LG. En lançant des armadas de téléphones super design et compact (500, Chocolate), les coréens ont noyé ce segment et tout produit ne surnageant pas au dessus de cette « norme de Séoul » était noyé. Nokia a très bien résisté avec ses premiers Smarpthones, sa série N et ses 8800 ultra haut de gamme, mais Motorola a littéralement sombré avec ses téléphones à l’ergonomie datant d’une autre époque. Après avoir frôlé la faillite et la revente, la division mobile de Motorola mise aujourd’hui à fond sur Android.

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– LEICA

Son royaume :
La photo de rue, de reportage. En lançant en 1913 un appareil simple, compact et robuste utilisant des demi-pellicules de film, Oscar Barnack a inventé la photo moderne et le format 24×36.
Le M3 entre dans l’histoire en 1954 en introduisant une technologie télémetrique aboutie et la fameuse monture M et reste encore utilisé aujourd’hui. Dès lors, des dizaines de fabriquants vont construire des clones de M et des appareils compatibles avec la monture, créant une véritable norme photo autour de Leica.

Dates de règne :
1913 – années 70.

La chute :
Alors que les japonais commencent à produire des appareils toujours plus perfectionnés et compétitifs, Leica invente un système qui va révolutionner la photo : l’Autofocus, ou tout du moins son ancêtre. Adieu mise au point à la main et au jugé, bonjour l’électronique assurant bien mieux cette phase dans la majorité des cas.
Problème, Leica n’y croit pas assez pour la garder… Et la revend à un constructeur Japonais, Minolta.
Alors que déjà les reflex taillent des croupières au télémétrique, tout le monde s’engouffre dans la technologie AF, sauf Leica, qui, réduit à un hobby de passionnés fortunés, frôlera durant des années moult faillites.

Le nouveau roi :
Les constructeurs japonais. Dans le sillage d’un Japon à la pointe des nouvelles technologies à partir des années 80 jusqu’aujourd’hui, les constructeurs dans l’ombre des prestigieux allemands (Leica, Zeiss…) font entrer la photo dans le marché de masse et la rende plus facile, plus assistée, plus perfectionnée.
Ils règnent aujourd’hui en maîtres absolus du secteur. De son côté Leica va bien et vient de signer ses meilleurs résultats depuis 10 ans. Dans son coin.

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– NOKIA

Son royaume :
Les smartphones, mais dois-je encore vous en parler ? Update : apparemment oui, je vous rappelle ces deux chroniques : Nokia va mal et ce n’est pas plus mal et Nokia, gueule de bois !

Dates de règne :
1995 – 2007

La chute :
Symbian = jusqu’à la mort, un écran tactile performant = jamais de la vie.

Le nouveau roi :
Tous ses concurrents : Rim, Apple, Google, Microsoft, HP…

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– FRIENDSTER

Son royaume :
Les réseaux sociaux, cela existait avant Facebook, avant Myspace. Dès 2002, parmi la première génération de réseaux, il y avait Friendster, qui possédait déjà pas mal de fonctionnalités indispensables aujourd’hui, entre gestion de contact, pan culturel avec des events et des pages de groupes de musique etc.
Pour avoir eu la chance d’en faire partie durant cette époque, je peux vous assurer que tout le monde ne jurait que par ce site : pour la première fois, les premiers millions d’early adopters et branchouilles du monde entier pouvait se rencontrer, se draguer etc.

Dates de règne :
2002-2004. Là, conversion en âge du chat ou pas, c’est court.

La chute :
Arrivé à une phase de croissance critique, la start-up n’a pas su faire les bons choix. Le site stagne d’un point de vue design et fonctions, quand MySpace séduit ados et artistes fans de customisation de pages (avec les résultats que l’on connaît) et Facebook fait des ravages dans les grandes écoles du monde entier, avec ses fonctionnalités avancées. Et vous connaissez le sort tragique des leieux branchouille : dès qu’un lieu encore plus branchouille s’ouvre en face, on devient ringard en une nuit. Alors que le site a officiellement enregistré 115 millions de comptes depuis son lancement, à peine 8 millions sont actifs.

Le nouveau roi :
Facebook. Arrivé le dernier, le site bleu et froid a grillé tout le monde. Très fonctionnel, diffusé de manière élitiste puis ouverte, le bébé de Mark Zuckerberg (et d’autres dont ce dernier tente de taire le nom) est devenu le plus gros phénomène du net de ces dernières années et incarne le web social. Et Friendster ? Racheté par une boîte malaisienne. On oublie toujours les amis qui partent à l’étranger.

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– NINTENDO

Son royaume :
Le jeu vidéo, que Nintendo à révolutionné dans les années 80 avec sa Famicom (NES) et ses jeux mythiques : Mario, Zelda, Metroid, Kirby et compagnie. Alors principalement tenu par les américains (Atari, Coleco), le jeu vidéo bascule d’un coup côté nippon et Nintendo va faire très mal avec ses consoles : Famicom, GameBoy et SuperFamicom, toutes leaders incontestées de leur marché.

Dates de règne :
1983 – 1994, soit toute l’époque « 2D » du jeu vidéo.

La chute :
Alors que le jeu vidéo se déplace de plus en plus vers son époque « cinéma » (cinématiques, musiques et dialogues riches) gourmande en espace, Nintendo refuse le CD-Rom et s’accroche au cartouches. Argument officiel ? Pas de temps de chargement. Argument officieux ? Produites te revendues en exclusivité par Nintendo, ces cartouches sont des mines d’or. Passer au CD, c’est se couper d’une manne financière gigantesque.
Du coup, la N64 se retrouve avec d’excellents jeux, mais ces derniers ne marqueront jamais autant qu’un Resident Evil ou le Final Fantasy VII de Squaresoft sur PlayStation.

Le nouveau roi :
Ironie du sort, la PlayStation était à l’origine un lecteur CD Rom à brancher sur une console Nintendo, à l’image du Mega CD et du CDR de la PC Engine. Le projet ayant capoté avec Nintendo, Sony se lance seul dans son coin et convainc certains développeurs stars de les suivre dans sa voie : CD et plein cap sur la 3D. Nintendo (et Sega, dont la Saturn ne suivait pas en 3D) prendra cette révolution de plein fouet et attendra une décennie et la Wii pour revenir sur le devant de la scène.

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Les exemples sont encore nombreux et en fonction de notre degré de raisonnement et de mauvaise foi, on peut aller loin, je vous fait confiance pour trouver d’autres cas spectaculaires de règnes qui semblaient aussi solides qu’ils se sont effondrés sur une mauvaise décision, un manque de vision.

Preuve que malgré tous les efforts des géants de notre secteur pour vérrouiller leur situation, jamais rien n’est joué – ou acquis ad vitam aeternam. Et ce n’est pas plus mal, non ?

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“Les Chroniques du Week End sont des réflexions de Lâm Hua sur la culture et l’industrie geek. Elles engagent les opinions de leur auteur et pas nécessairement celles de l’ensemble de la rédaction du JDG.

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Vos meilleurs commentaires et suggestions : à vous de jouer !

Scytale

« Un prince s’il est sage doit savoir se conduire en tous temps et en toutes manières de sorte que ses sujets aient besoin de lui. Ils seront ainsi mieux disposés à le servir avec zèle et fidélité. » Nicolas de Machiavel.

Ca me fait penser à ces entreprises qui créent leurs propres format sans cohérences avec les autres entreprises pour assujettir leur clientèle. Aujourd’hui c’est apple qui vend des adaptateurs à 30€. Un jour prochain ce sera une autre entreprise parce qu’elle aura les moyens de rendre dépendant sa clientèle.

Seyed

Au début d’internet, Netscape Navigator règnait sans partage puis arriva Microsoft en rachetant Mosaic a créé Internet Explorer puis a rafflé la mise.
Maintenant, ils se sont fait rattrapés par Firefox, Chrome, Opera et Safari.

y0tta

Allez je vais rajouter ma petite contrib du week end et passer pour un papy-geek.
Il manque la saga Commodore/Amiga qui aprés avoir régné (1985-1990) sur le monde de l’informatique domestique (C64, Amiga 500 (interface graphique+ multitache dans 512K de mem 8O )) n’a pas su aborder le virage CDRom, carte graphique et comptait uniquement sur son nom (dédicace à Nokia), qui a finalement sombré.