Trois voix. C’est l’écart qui, le 4 décembre 2025, a suffi pour enterrer une mesure que huit groupes politiques sur dix soutenaient à l’Assemblée nationale. Un article du projet de loi de financement de la Sécurité sociale devait rendre obligatoire le Nutri-Score dispositif régulièrement controversé, mais bien pratique pour comprendre les enjeux derrière son assiette.
La pétition comme dernier recours
Face à cet échec parlementaire, les scientifiques à l’origine du Nutri-Score ont choisi de changer de terrain. Serge Hercberg, Mathilde Touvier, Emmanuelle Kesse et Chantal Julia ont déposé sur la plateforme officielle de l’Assemblée nationale une pétition intitulée « Pour rendre obligatoire l’affichage du Nutri-Score sur les emballages des aliments en France ». Le texte, explicite dans son intitulé, a déjà réuni près de 57 000 signatures.
Le 26 mai 2026, la pétition a reçu un soutien d’une ampleur rare dans ce type de démarche citoyenne. L’Académie nationale de médecine s’est associée au texte, aux côtés de 45 entreprises et de 33 associations de consommateurs et de patients. La Société française de nutrition, la Société francophone du diabète, la Société française du cancer, mais aussi l’UFC-Que Choisir, 60 millions de consommateurs, la Ligue contre le cancer ou encore Foodwatch figurent parmi les signataires.
La pétition s’appuie sur un constat chiffré : dans un contexte d’augmentation continue du surpoids et de l’obésité, l’État aurait « le devoir de prendre toutes mesures visant à préserver et promouvoir la santé publique ». Depuis sa mise en place, le Nutri-Score a fait l’objet de plus de 150 études scientifiques validant son utilité et sa supériorité sur d’autres systèmes d’étiquetage. Il est aujourd’hui en usage dans sept pays européens (France, Allemagne, Belgique, Espagne, Luxembourg, Pays-Bas, Suisse), tous réunis depuis 2021 dans un comité de pilotage transnational. La question n’est donc plus de savoir si son utilisation est pertinente, mais plutôt si les industriels européens seront prêts à l’adopter massivement.
Nutri-Score politique
La question est politique. Et c’est là que le bât blesse depuis 2017, date à laquelle l’arrêté interministériel a instauré le Nutri-Score en France, sur la base du volontariat. En 2024, les marques engagées dans le dispositif représentaient environ 62 % des volumes de ventes dans le pays. Quatre décennies de bonne volonté n’ont pas suffi à couvrir l’intégralité des rayons.
Côté opposants, la ligne de défense n’a pas changé d’un millimètre depuis des années. Au Sénat, lors des débats de novembre 2025, plusieurs sénateurs ont brandi le fromage et la charcuterie comme des exceptions territoriales à protéger. Autant de produits qui obtiennent mécaniquement un D ou un E au Nutri-Score, à cause de leur teneur élevée en graisses saturées et en sel.
Derrière les arguments culturels, la capacité d’influence de l’industrie agroalimentaire reste un autre facteur structurant du débat. L’Institut Rousseau, dans une analyse publiée en janvier 2026, décrivait le rejet du 4 décembre comme « l’un des fronts les plus emblématiques du lobbying industriel contemporain ». Et c’est bien là tout le problème : la pétition citoyenne ne peut pas, à elle seule, forcer la main du législateur. Mais elle construit un rapport de force visible, difficile à ignorer à l’approche des prochains vecteurs législatifs disponibles. La proposition de loi déposée en juillet 2025 par le groupe socialiste, qui vise à rendre le Nutri-Score obligatoire tout en interdisant la publicité alimentaire ciblant les enfants et adolescents, attend toujours son heure en commission des affaires sociales.
🟣 Pour ne manquer aucune news sur le Journal du Geek, suivez-nous sur Google et sur notre canal WhatsApp. Et si vous nous adorez, on a une newsletter tous les matins.