« La mort demeure, quoi qu’il arrive […] », écrivait Jean Cocteau en 1957 dans son ouvrage La corrida du 1er mai. Il y a bien certains illuminés, comme Raymond Kurzweil, qui refusent d’y croire, mais jusqu’à preuve du contraire, les lois biologiques fondamentales finissent toujours par rappeler le vivant à l’ordre. Chez les transhumanistes comme Kuzveil, et d’autres (Peter Thiel, Bryan Johnson, Larry Page, Sergey Brin, Sam Altman ou encore Jeff Bezos), la mort serait un problème médical qu’il serait possible de combattre.
Une posture médicalement fausse, puisque l’accumulation des mutations dans notre ADN nucléaire et mitochondrial finit inévitablement par dépasser la capacité de réparation de nos enzymes. Cette dernière, même si la médecine atteignait son âge d’or en supprimant toutes les maladies, a une limite. Une équipe du Skolkovo Institute of Science and Technology de Moscou, dirigée par le biologiste computationnel Dmitrii Kriukov, a calculé l’âge moyen auquel un être humain l’atteindrait. Leurs travaux ont été publiés le 25 juin dans la revue npj Aging et ils risquent bien de mettre un coup au bide à ceux qui rêvent encore d’être immortels.
L’autodestruction programmée du génome humain
Grâce à des modélisations mathématiques, les chercheurs ont établi qu’il est impossible que nous dépassions la fourchette des 146-194 ans, soit à peu près le double de notre longévité actuelle. Ils l’expliquent par la dynamique de notre ADN et de nos cellules : lorsqu’une cellule se divise, elle duplique l’ensemble de son code génétique avec une fidélité impressionnante, mais jamais parfaite, car le processus implique toujours des erreurs de copie.
Les erreurs qui survivent aux mécanismes de correction de nos enzymes (les mutations somatiques) restent définitivement inscrites dans le code génétique de la cellule. Plus le temps passe, plus ces fautes se multiplient, et plus les tissus perdent leur capacité à fonctionner normalement : un phénomène qu’aucun médicament ou thérapie génique ne pourra contrer.
Individuellement, ces mutations ne provoquent pas nécessairement de pathologies, mais à mesure que les mutations somatiques tendent à augmenter avec l’âge, le risque qu’elles corrompent des séquences génétiques vitales augmente. Une représentation biologique de la loi des grands nombres : sur des décennies, il devient statistiquement inévitable que des gènes indispensables soient touchés, compromettant le fonctionnement de cellules que l’organisme ne sait plus remplacer ni réparer.
L’obstacle des organes irremplaçables
Dans ce cas, pourquoi ne pas imaginer que le plafond puisse se situer à 5 000 ans ? Parce que présenté ainsi, le raisonnement n’explique pas pourquoi le couperet tombe aux alentours des 146-194 ans. En réalité, nous possédons deux organes dont les cellules ne se renouvellent que très peu à partir d’un certain âge : le cerveau et le cœur.
Au bout d’un siècle et demi de mutations non corrigées, les neurones et les cellules cardiaques, qui n’ont jamais été remplacés depuis le premier jour, finissent criblés de mutations somatiques, et aucun retour en arrière n’est possible. La bonne santé de notre organisme est entièrement dépendante de la leur ; tous les autres pourraient théoriquement se régénérer pendant 2 000 ans, cela n’aurait, par conséquent, strictement aucune importance.
Concernant son calcul, Kriukov explique : « il s’agit d’une estimation mathématique (bien que rigoureuse), et non de données expérimentales », même s’il le considère tout de même comme une première étape vers ce qui serait une « théorie mécaniste complète du vieillissement ». Il faudra certainement encore d’autres études pour déterminer plus finement quels facteurs biologiques pèsent le plus lourd dans le processus du vieillissement. En dépit de ces lacunes, nous connaissons dorénavant ceux qui nous précipitent le plus rapidement vers la fin : l’érosion génétique de notre ADN et le déclin irréversible du cerveau et du cœur. Les milliardaires de la Silicon Valley pourront toujours s’amuser à jouer les cobayes en se transfusant du plasma exogène ou en se gavant de 100 pilules par jour, leur sénescence n’en sera que plus ridicule et beaucoup plus onéreuse.
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