- SpaceX construit une fonderie au Texas pour produire des pales de turbines à gaz, afin de répondre à la demande énergétique croissante des centres de données liés à l’IA.
- Elon Musk estime que la fabrication interne des composants critiques permettra de réduire les délais de mise en service des turbines jusqu’à 18 mois.
- La stratégie souligne l’intégration verticale de SpaceX, visant à contrôler la chaîne de production électrique tout en faisant face à des défis environnementaux et industriels.
Le projet, repéré à Bastrop près d’une usine Starlink, a été révélé fin août par The Information. Des offres d’emploi publiées par SpaceX et l’observation des infrastructures en construction ont permis de reconstituer le projet avant que Elon Musk ne le confirme publiquement. Son objectif est clair : ne plus attendre les fabricants spécialisés pour obtenir les composants les plus difficiles à produire des turbines à gaz.
SpaceX construit sa propre fonderie au Texas
Tout commence à Bastrop, à une trentaine de kilomètres d’Austin. Selon Corey Trinetti, spécialiste de l’analyse des infrastructures liées à l’IA, SpaceX a acheté environ 336 hectares de terrain autour de son installation Starlink entre mars et juin 2026. Des images satellite ont ensuite montré l’apparition de nouveaux bâtiments sur le site.
Mais les indices les plus intéressants se trouvent dans les propres offres d’emploi de SpaceX. L’entreprise recherche notamment des ingénieurs pour participer à la construction et à la montée en puissance d’une nouvelle “blades and vanes foundry”, autrement dit une fonderie spécialisée dans les pales et les aubes. Une autre annonce évoque explicitement le moulage de superalliages à base de nickel pour la production d’électricité.
Elon Musk a finalement confirmé le projet sur X. Il explique que SpaceX et Tesla accélèrent leurs capacités de production solaire, mais que le gaz naturel restera nécessaire pendant plusieurs années pour compléter cette production et surtout aller vite. Selon lui, le principal frein à la fabrication de nouvelles turbines n’est pas le générateur lui-même, mais la capacité à produire leurs pales et leurs aubes. Une idée qu’il avançait déjà en février, en expliquant que les turbines pouvaient être obtenues plus rapidement que ces composants critiques.
SpaceX and Tesla are each building 100GW/year of solar production capacity as fast as possible, but natural gas will still be needed to supplement and bootstrap solar for several years.
The limiting factor for nat gas turbine production is casting the blades & vanes. By doing…
— Elon Musk (@elonmusk) August 29, 2026
Musk estime que la fabrication en interne pourrait permettre de mettre des turbines à gaz en service jusqu’à 18 mois plus tôt. C’est une promesse considérable, mais elle explique pourquoi SpaceX accepte de s’attaquer à un procédé industriel particulièrement difficile.
Pourquoi ces petites pièces sont-elles aussi difficiles à fabriquer ?
Les pales des turbines travaillent dans la partie la plus chaude de la machine. Dans les turbines à gaz modernes, les gaz peuvent atteindre des températures de l’ordre de 1 650 à près de 2 000 °C. Le défi consiste donc à faire fonctionner une pièce métallique dans un environnement où la température des gaz dépasse largement celle à laquelle son alliage pourrait normalement survivre.
La solution repose notamment sur des superalliages à base de nickel, des canaux de refroidissement internes et des revêtements capables de limiter les effets de la chaleur. Certaines des pales les plus sollicitées sont fabriquées selon des procédés de solidification directionnelle permettant d’obtenir une structure monocristalline, sans joints de grains susceptibles de devenir des points faibles sous des contraintes thermiques prolongées.
C’est cette étape de fonderie qui constitue une véritable barrière industrielle. Le nombre exact d’acteurs capables de produire ces composants à grande échelle varie selon les définitions et les sources, mais le marché est extrêmement concentré. Howmet Aerospace et Precision Castparts, notamment, occupent une place majeure dans cette chaîne d’approvisionnement. Des acteurs du secteur expliquent depuis plusieurs mois que les capacités de moulage sont sous forte tension.
Le problème ne concerne d’ailleurs pas uniquement SpaceX. Les fabricants de turbines eux-mêmes font face à une demande exceptionnelle liée à la construction de nouveaux centres de données. GE Vernova a notamment indiqué que sa capacité de production était pratiquement réservée jusqu’en 2030.
Autrement dit, commander une turbine n’est plus seulement une question de trouver un fabricant et de signer un chèque. Il faut aussi attendre que les composants les plus complexes puissent sortir des fonderies. C’est précisément ce délai que SpaceX veut court-circuiter.
Une fonderie qui pourrait aussi servir aux fusées
L’opération devient encore plus intéressante lorsqu’on regarde ce que SpaceX fabrique déjà. Les moteurs Raptor de Starship utilisent eux aussi des composants en superalliages capables de supporter des contraintes thermiques et mécaniques extrêmes. Selon une analyse de Morgan Stanley rapportée en août, la nouvelle fonderie de Bastrop pourrait donc avoir un usage double : produire des composants pour les turbines destinées aux infrastructures électriques, mais aussi certaines pièces destinées aux turbopompes des Raptor.
Les deux activités peuvent en effet partager une partie des mêmes compétences, des mêmes alliages et de certains équipements de fonderie. Pour SpaceX, l’intérêt est évident, le même investissement industriel peut servir à la fois son activité spatiale et sa nouvelle infrastructure informatique.
C’est exactement le genre d’intégration verticale dont l’entreprise s’est fait une spécialité. Dans l’aérospatial, SpaceX a déjà cherché à contrôler une grande partie de sa chaîne de production pour réduire les délais et dépendre le moins possible de fournisseurs extérieurs. Cette fois, la méthode est appliquée à un secteur beaucoup plus ancien : la production d’électricité.
Le problème vient directement de la course à l’IA
Pourquoi SpaceX a-t-elle soudainement besoin de turbines à gaz ? Parce que son appétit pour le calcul informatique est devenu gigantesque.
Après avoir intégré xAI à son périmètre, SpaceX développe des capacités de calcul destinées à entraîner et faire fonctionner les modèles d’intelligence artificielle. Elon Musk a indiqué en août viser environ 10 GW de capacité informatique d’ici la fin de 2027, tandis qu’il évoquait une ambition encore plus importante au niveau de la puissance disponible pour les centres de données.
Le groupe construit parallèlement Terafab au Texas avec Tesla, une immense usine destinée notamment à produire des puces pour les besoins de ses propres activités. L’investissement initial annoncé atteint 16,8 milliards de dollars et le site doit accompagner l’expansion massive des capacités de calcul de SpaceX.
Le paradoxe est alors assez simple, produire davantage de puces ne suffit pas si personne n’est capable de fournir assez d’électricité pour les alimenter.
Musk expliquait déjà en février que l’électricité était, selon lui, le principal facteur limitant du développement de l’IA. Il estimait alors que la production de puces pourrait bientôt progresser beaucoup plus vite que les capacités électriques disponibles. Et lorsqu’on lui demandait pourquoi ne pas simplement construire davantage de centrales pour accompagner les centres de données, il répondait par un autre problème : les turbines nécessaires à ces centrales sont elles-mêmes difficiles à obtenir. La fonderie de Bastrop apparaît donc moins comme une diversification exotique que comme une conséquence logique de cette course au calcul.
Le gaz, solution temporaire mais bien réelle
Cette stratégie a toutefois un autre effet, elle renforce l’utilisation du gaz naturel dans l’écosystème de Musk. SpaceX et ses activités liées à l’IA utilisent déjà des turbines à gaz pour alimenter certains centres de données. À Memphis et dans le Mississippi, le complexe Colossus exploite notamment des dizaines de turbines pour produire directement l’électricité nécessaire aux infrastructures de calcul. SpaceX prévoit de remplacer progressivement une partie de ces installations par une centrale permanente, mais certaines turbines existantes doivent rester en service jusqu’en 2027.
L’entreprise s’est également retrouvée au cœur d’une controverse environnementale autour des émissions de ces installations. Une étude publiée en août 2026 à partir de données satellitaires a notamment détecté une forte hausse des émissions d’oxydes d’azote autour de Colossus 2.
Et il ne s’agit pas d’un cas isolé car Amazon, Microsoft, Meta, OpenAI et d’autres acteurs de l’IA cherchent eux aussi des solutions de production électrique locales, notamment à base de gaz, pour éviter d’attendre plusieurs années une nouvelle connexion au réseau.
Elon Musk a par ailleurs acquis cette année APR Energy, une entreprise spécialisée dans les moyens de production électrique mobiles. Toutefois cette acquisition n’a pas été réalisée directement par SpaceX, mais par Musk et ses structures. Elle illustre néanmoins la même volonté de contrôler davantage les moyens de production d’électricité nécessaires à son empire technologique.
SpaceX joue encore une fois la carte de l’intégration verticale
La fonderie de Bastrop n’est donc pas seulement une histoire de pales de turbines. Elle raconte surtout la manière dont la course à l’intelligence artificielle est en train de déplacer les problèmes de l’industrie technologique.
Après les GPU, les transformateurs et les raccordements électriques, ce sont maintenant les composants métallurgiques capables de faire tourner des turbines à gaz qui deviennent un facteur limitant. SpaceX tente de répondre à ce problème comme elle l’a fait dans le spatial, en fabriquant elle-même ce qu’elle ne peut pas obtenir assez rapidement ailleurs.
Reste à savoir si SpaceX parviendra réellement à produire ces pièces à la cadence annoncée. Fabriquer une pale de turbine monocristalline à haut rendement n’est pas exactement l’équivalent industriel d’usiner une pièce de fusée supplémentaire. Le procédé demande des fours spécialisés, une maîtrise métallurgique très fine et surtout des rendements suffisamment élevés pour que l’ensemble soit économiquement viable.
Le pari de Musk est donc double, il faut construire suffisamment vite une fonderie capable de rivaliser avec des industriels qui maîtrisent ces procédés depuis des décennies, tout en répondant à une explosion de la demande énergétique provoquée par l’IA.