Un petit carré rouge frappé d’une croix blanche. Un animal rayé tout droit sorti de la savane et une gerbe d’étincelles multicolores. Glissés sous une vidéo TikTok ou dans une bio Instagram, ces emojis passent inaperçus dans la très grande majorité des cas, aussi bien du côté des parents que des filtres automatiques chargés de faire le ménage sur les plateformes. C’est précisément tout l’intérêt. Car derrière ces petits dessins se cache une problématique réelle.
Un drapeau pour ne pas écrire le mot
Le drapeau suisse d’abord, intégré au catalogue Unicode en 2015 avec tous les autres drapeaux nationaux, a pris un tout autre sens sur les réseaux sociaux. Par simple ressemblance phonétique entre « Suisse » et « suicide », il sert désormais à évoquer le passage à l’acte sans jamais écrire le mot qui aurait pour effet d’alerter la modération des plateformes. Le zèbre 🦓, lui, renvoie aux scarifications, en référence à ses rayures. Quant au feu d’artifice 🎆, il emprunte à l’imagerie des étoiles pour parler de la mort.
la problématique est réelle, au point d’apparaître dans les travaux de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que les emojis sont détournés de leur sens premier pour évoquer des sujets susceptibles d’être censurés.
L’algospeak dans le viseur
Ce phénomène porte un nom : l’algospeak, contraction d’« algorithme » et de « speak ». Le principe est vieux comme le monde : remplacer un mot interdit par les plateformes (souvent lié à la mort, à la violence ou à la sexualité) par un euphémisme, une orthographe fantaisiste ou un emoji. La pastèque utilisée à la place du drapeau palestinien, ou l’aubergine que plus personne ne voit comme un légume, relèvent exactement de la même logique.
Les plateformes ont bâti une partie de leur modération sur la détection de mots-clés. Les utilisateurs remplacent donc les mots-clés, et le contenu passe. Le plus ironique, c’est que si la modération ne comprend pas le code, l’algorithme de recommandation, quant à lui, voit la viralité du contenu, et se charge de le repartager. C’est par ce biais algorithmique que des vidéos faisant l’apologie du suicide et de l’automutilation se sont retrouvées en ligne malgré des signalements répétés.
Les conséquences sont pourtant bien réelles. En France, sept familles réunies au sein du collectif Algos Victima ont assigné TikTok devant le tribunal judiciaire de Créteil. Parmi leurs enfants, deux adolescentes de 15 ans avaient mis fin à leurs jours, vraisemblablement après avoir été confrontées à des contenus liés à la mort. Depuis, leur avocate affirme avoir été contactée par une soixantaine de parents.
Faut-il alors que les parents apprennent ce lexique par cœur ? Pas vraiment, parce qu’il change dès qu’il est connu du grand public. Tenter de comprendre ce langage codé reviendrait à apprendre une langue qui évolue en permanence, et dont on n’a aucune clé.