Si les épisodes de canicules marines sont déjà documentés depuis les années 1980 avec l’explosion de la surveillance satellitaire, un autre phénomène tout aussi dévastateur pour nos océans, commence à cristalliser les inquiétudes de la communauté scientifique. Baptisées « dark waves », ce sont des périodes durant lesquelles la clarté de l’eau chute, maintenant les fonds marins dans une obscurité quasi totale pendant plusieurs semaines.
Ce faisant, les rayons du Soleil ne pénètrent plus les eaux, menaçant ainsi les écosystèmes marins qui en dépendent pour survivre. Théorisées pour la première fois dans une étude publiée le 12 janvier dans la revue Communications Earth & Environment, elles viennent compléter un tableau déjà bien amoché de nos océans.
Elles n’ont rien à voir avec le brunissement des océans, un phénomène plurifactoriel (fonte accélérée du pergélisol, augmentation du ruissellement de matières organiques, prolifération de micro-algues opportunistes, déforestation des zones riveraines, etc.) qui s’accélère depuis les années 1990 et s’étale sur le long terme. Les « dark waves » sont, au contraire, des épisodes soudains, qui peuvent paralyser la vie marine en quelques jours. « Jusqu’à présent, nous n’avions aucun moyen cohérent de mesurer ces réductions extrêmes de la lumière sous-marine, et ce phénomène n’avait même pas de nom », précise le chercheur François Thoral, auteur principal de l’étude.
Un mur d’opacité entre le Soleil et les abysses : des écosystèmes en apnée
Comment se produisent exactement les « dark waves » ? Elles résultent principalement de facteurs environnementaux, souvent exacerbés par l’activité humaine et le dérèglement climatique. Violentes tempêtes , prolifération de plancton soudaine ou encore dépôts sédimentaires colossaux après des incendies de forêt ou des glissements de terrain : les causes sont multiples.
Pour connaître leur localisation et leur occurrence, les chercheurs à l’origine de cette étude ont analysé vingt ans de données collectées au large de la Californie et de la Nouvelle-Zélande. Durant cette période, au large de l’East Cape néo-zélandais, entre 25 et 80 « dark waves » ont été enregistrées en deux décennies. Si leur durée moyenne oscille entre 5 et 15 jours, certains épisodes records ont maintenu les fonds marins dans le noir complet pendant 64 jours consécutifs.
Leur impact écologique est dévastateur, puisque sans lumière, la photosynthèse marine s’arrête. Les organismes les plus sensibles à cette obscurité sont les forêts de varech, des zones marines densément peuplées en algues, les prairies sous-marines (regroupant de nombreuses espèces de plantes à fleur) et les coraux, déjà menacés par le réchauffement climatique. À eux-seuls, ces trois abritent plus du quart de la biodiversité marine mondiale, servant de refuge et de nurserie à des milliers d’espèces. Ils sont également ceux qu’on nomme justement les « poumons bleus », car ils produisent une bonne partie de l’oxygène que nous respirons.
François Thoral souligne que « même de courtes périodes de réduction de la lumière peuvent altérer la photosynthèse […] ces événements peuvent aussi influencer le comportement des poissons, des requins et des mammifères marins ». En asphyxiant le bas de la chaîne alimentaire, c’est tout le haut qui s’en retrouve également menacé. Les prédateurs, désorientés par l’obscurité, chassent à l’aveugle et leur espace de vie devient complètement impraticable. Ce vide est immédiatement comblé par des espèces capables de naviguer« au sonar » via l’écholocalisation ou des facultés olfactives ultra-développées.
Comme dans tout écosystème, si la base de la chaîne trophique est perturbée, la résilience des espèces face aux autres facteurs de stress anthropiques s’affaiblit par la même occasion. L’étude souligne par ailleurs que la racine du mal, l’origine des « dark waves », se trouve, sans trop de surprise sur terre. L’érosion artificielle des sols, dopée par la déforestation galopante, gorge les rivières de sédiments qui finissent ensuite leur course au fond des eaux marines. Un brouillard de matière organique qui vient s’ajouter à l’acidification des milieux marins et leur réchauffement, créant ainsi ponctuellement, un environnement insupportable pour les espèces qui y vivent. Heureusement, le fait d’avoir posé un nom sur ce phénomène et de l’avoir quantifié, permettra aux océanologues de disposer d’un nouveau cadre théorique de travail pour, à terme, le juguler.
🟣 Pour ne manquer aucune news sur le Journal du Geek, suivez-nous sur Google et sur notre canal WhatsApp. Et si vous nous adorez, on a une newsletter tous les matins.