À part si vous vivez au fond d’une grotte ou tout en haut d’une montagne, coupé de l’actualité, vous n’êtes pas sans savoir qu’un épisode caniculaire d’une intensité extrême a frappé l’Hexagone la semaine dernière. Selon les données de Méteo-France, il a même dépassé la tristement célèbre canicule de 2003, avec une moyenne de température qui a franchi les 30 °C les 24 et 25 juin. Les quelques épisodes orageux du week-end nous ont offert un léger répit, mais dans quelques jours, c’est reparti de plus belle : nous suffoquerons de nouveau.
Face à ce genre d’aléa climatique, notre instinct de survie nous pousse à nous concentrer sur l’urgence ; c’est normal. Rafraîchir comme on le peut notre domicile, s’hydrater, ne pas sortir entre 12 h et 14 h, réduire les efforts physiques : des mesures pour minimiser les conséquences immédiates de la chaleur sur nos organismes, les effets dit aigus. Toutefois, au long terme, notre organisme, en encaissant annuellement de pareils épisodes, verrait son horloge interne se dérégler, au point de vieillir trop rapidement. Ce sont les conclusions d’une étude parue le 25 août 2025 dans la revue Nature Climate Change, menée par Cui Guo, épidémiologiste environnementale à l’Université de Hong Kong.
Notre horloge biologique se met à l’heure d’été
Afin de mettre ces faits en évidence, l’équipe a suivi plus de 24 000 adultes taïwanais pendant quinze ans, de 2008 à 2022. À chaque visite médicale, les chercheurs ont croisé une batterie d’indicateurs biologiques (inflammation, cholestérol, fonctions rénales et hépatiques, tension artérielle, entre autres) pour calculer l’âge biologique de chaque participant, indépendamment de son âge civil. L’écart entre les deux donne ce que les chercheurs ont appelé l’accélération de l’âge biologique : un participant de 40 ans peut ainsi porter les stigmates physiques d’une cinquantaine déjà entamée.
En parallèle, les chercheurs ont reconstitué l’historique d’exposition à la chaleur de toutes les personne sur les deux années précédant leur bilan de santé, en additionnant l’intensité des vagues de chaleur traversées, leur nombre et leur durée. Ils ont ensuite séparé la cohorte en quatre groupes différents, du quart le moins exposé à la chaleur au quart le plus exposé. En procédant ainsi, un lien linéaire s’est dégagé ; dès qu’un participant passait d’un groupe à l’autre, son âge biologique gagnait entre 0,023 et 0,031 an de plus que ce que son état civil laissait supposer, un effet qui se répète à chaque palier franchi.
Un tel écart, mesuré sur une seule vague de chaleur, ne représenterait rien. Mais répété sur une existence entière rythmée par des vagues de chaleur toujours plus fréquentes, cette récurrence exerce une pression régulière sur les capacités d’adaptation de notre organisme.
Bien sûr, comme tout aléa (qu’il soit climatique ou non), le phénomène est fortement hétérogène : si un cadre supérieur qui passe sa vie dans des bureaux à 19 °C et vit dans un logement confortable et frais, n’est que marginalement affecté par ces pics de température. Pour les travailleurs manuels ou d’extérieur qui endurent 9 ou 12 heures de travail en plein soleil, les habitants des campagnes qui n’ont pas accès aux îlots de fraîcheur urbains ou ceux qui vivent dans des foyers sans disposer de la climatisation, ces périodes sont délétères.
Trois coupables du vieillissement express
Les chercheurs n’affirment pas encore connaître le mécanisme exact qui expliquerait ce lien de cause à effet, mais ont déjà plusieurs pistes en tête. La chaleur userait d’abord les télomères, les séquences d’ADN qui coiffent l’extrémité de nos chromosomes et raccourcissent lors des divisions cellulaires : plus ils s’érodent vite, plus la cellule approche de sa limite de renouvellement.
Elle perturberait aussi l’homéostasie oxydative, l’équilibre chimique qui protège nos cellules contre la prolifération des espèces réactives de l’oxygène, laissant le stress oxydatif abîmer l’ADN.
La dernière hypothèse : les chaleurs intenses fragiliseraient les mitochondries, organites qui produisent l’énergie de nos cellules, ce qui réduit, par conséquent, l’efficacité du renouvellement cellulaire et accroît la vulnérabilité de nos tissus face au vieillissement précoce.
Alors non, une canicule ne « tue » pas à petit feu au sens propre du terme, mais il est certain qu’elle est associée, statistiquement du moins, avec un déclin biologique progressif qui pourrait, à terme, se traduire par une hausse des maladies chroniques liées à l’âge, bien avant l’heure. Comme le phénomène se déroule sur le long terme, il est nécessairement plus difficile à appréhender, d’un point de vue personnel, mais aussi méthodologique : pour ceux qui l’étudient cela implique de suivre des dizaines de milliers de personnes sur plusieurs décennies, en espérant qu’aucun autre facteur ne vienne parasiter les résultats. Un travail de longue haleine, à l’inverse des études qui mesurent la surmortalité ou les pics d’hospitalisations liés aux épisodes caniculaires. Compte tenu des prévisions de températures pour le siècle à venir, voilà qui nous promet encore quelques radieuses années.
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