Dans un peu moins de trois semaines, le 12 août, l’ombre de la Lune se posera sur la Terre quelque part au-dessus de la Sibérie orientale, traversera l’océan Arctique, frôlera le pôle Nord, glissera sur le Groenland, puis sur l’Islande, avant de filer au-dessus de l’Atlantique Nord pour s’éteindre au coucher du Soleil dans le nord de l’Espagne, au-dessus des Baléares, et également en France.
L’Europe continentale n’avait plus connu d’éclipse solaire totale depuis 1999, et les chanceux qui se trouveront dans la bande de totalité (la zone géographique au sol où le Soleil disparaît entièrement derrière la Lune) vivront un moment unique, que peu de personnes auront la chance de contempler. C’est parfaitement inéquitable pour les fans d’astronomie, mais cela s’explique par plusieurs facteurs, qui pris ensemble, relèguent ce phénomène au rang de rareté astronomique quasi absolue à l’échelle d’une vie humaine.
Un tirage au sort territorial
Une éclipse solaire totale se produit sur Terre, en moyenne, tous les dix-huit mois ; présenté de cette manière, on croirait qu’il s’agit d’un rendez-vous ordinaire. Effectivement, il l’est pour les trois astres concernés, mais ne l’est absolument pas pour nous autres, pauvres Terriens.
L’ombre projetée par la Lune sur notre planète, en cas d’éclipse solaire totale, ne dépasse jamais les 274 km de diamètre : à un instant donné, elle ne recouvre donc que 0,01 % de la surface terrestre, selon les données du Smithsonian National Air and Space Museum. Il faut donc se trouver pile dans ce minuscule point noir qui file à plusieurs milliers de kilomètres à l’heure sur la surface du globe pour que le Soleil disparaisse derrière la Lune.
La Terre étant recouverte à 71 % d’eau, une proportion considérable des éclipses produit une ombre totale sur des étendues maritimes désertes, des régions polaires inhabitées, des territoires caractérisés par une faible densité humaine, ou des espaces continentaux très isolés.
Prenons l’exemple de l’éclipse du 12 août : entre l’Arctique russe, le Groenland (56 000 habitants pour un territoire grand comme six fois l’Allemagne) et l’Atlantique Nord, la bande d’obscurité totale passe là où presque personne ne vit. Elle frôlera certes le nord de la péninsule ibérique et le sud-ouest de la France, mais sans y être totale : le taux d’obscurcissement ira de 99,5 % à Biarritz à 92,2 % à Paris, et tombera à environ 90 % dans le nord du pays. Or, la différence entre un taux à 99 % et un autre à 100 % est énorme : à 99 %, le Soleil reste encore aveuglant et la couronne solaire demeure quasiment invisible.
Vient ensuite la dimension démographique : selon les estimations de l’IATA (International Air Transport Association), environ 80 % de la population mondiale n’a jamais pris l’avion de sa vie. Imaginons qu’un passionné d’astronomie vivant en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud rural, au fin fond de l’Amérique du Sud ou centrale veuille y assister, il faudrait qu’elle passe exactement au-dessus de chez lui, puisqu’il n’a ni les moyens ni la possibilité logistique de la poursuivre à l’autre bout du globe.
En avril 2024, lors de la grande éclipse nord-américaine, environ 44 millions de personnes vivaient dans la bande d’obscurité totale. En tout, 20 millions d’Américains s’étaient déplacés pour l’observer : vu sous ce prisme, c’est presque un luxe de pays de riche, innaccessible à la majorité de l’humanité.
Alors si vous n’avez rien de prévu le 12 août et n’avez jamais observé d’éclipse (même partielle), ne ratez pas votre chance. Statistiquement, pour avoir une chance raisonnable d’en voir une sans bouger de chez soi, il faudrait vivre plusieurs siècles, et la prochaine éclipse solaire totale au-dessus de la France métropolitaine est prévue pour… le 3 septembre 2081. Si vous êtes encore de ce monde, vous serez bien moins fringant que cet été et aurez bien plus de mal à lever votre vieille nuque vers le ciel pour admirer le spectacle. N’oubliez pas vos lunettes de protection, même si elle n’est pas totale, la regarder sans peut être très dangereux.
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