Vous nous connaissez, en général, on vous raconte ici un cinéma qui montre les biceps, nous permet de chanter sous la douche ou de retrouver notre âme d’enfant. Néanmoins, parce qu’on aime cet art dans sa diversité, il y a aussi des sujets qui nous touchent, des films qui ont autre chose de grand que leur budget. Et puisque vous n’êtes pas non plus un public monogame, fidèle à un seul genre, cela nous offre l’occasion de vous parler d’œuvres différentes qui n’ont rien à envier aux blockbusters souvent aseptisés. Bref, on va parler de Bugonia.
Yorgos Lanthimos, c’est six films en dix ans, passé au rythme d’un par an depuis Pauvres Créatures en 2023, cinq nominations aux Oscars, des prix à Cannes, aux Bafta… Un réalisateur prolifique, reconnu autant que décrié pour ses œuvres singulières, et une capacité à flirter avec tous les genres tout en gardant l’humain au centre de ses récits. Comme un Dupieux, son cinéma ressemble à une expérience qui trouve autant d’admirateurs que de détracteurs. Nous concernant, on ne cache pas que notre affection va fluctuer en fonctions des propositions et que sur le principe, Bugonia nous attirait davantage que son précédent, Kinds of Kindness.

Adaptant à sa manière Save the Green Planet de Jang Joon-hwan (2023), Lanthimos nous raconte le kidnapping d’une puissante PDG d’une entreprise pharmaceutique (Emma Stone) par deux paumés (Jesse Plemons et Aidan Delbis) conspirationnistes. Ils sont persuadés que cette dernière est une dignitaire extraterrestre préparant le terrain pour détruire l’espèce humaine. À eux la lourde tâche de sauver le monde !
L’art de ne pas plaire
Le cinéaste grec n’a pas l’intention de se trahir en commençant à faire du cinéma tout public. Très loin de la démesure d’un Pauvres Créatures, Bugonia se présente sous la forme d’un quasi-huis clos de deux heures où trois personnages (bon, surtout deux) vont se disséquer les uns les autres. Un genre éculé dont Lanthimos entend respecter les codes, tout en lui offrant une certaine grandiloquence, notamment par les notes appuyées de Jerskin Fendrix qui va accentuer lourdement chaque séquence. De même, l’usage du format VistaVision pour donner un ton plus réaliste à l’image peut convaincre des spectateurs.

De notre côté, on reconnaît que cette débauche de styles nous a laissés de marbre, donnant davantage l’impression que Lanthimos était plus focalisé sur sa forme que sur son fond, conscient que ce dernier n’avait, sur le papier, pas de quoi tenir sur la durée à lui seul. Une démarche presque vaniteuse puisqu’on a la sensation de venir voir un long-métrage de Yorgos Lanthimos plus qu’une bonne histoire mise en scène. Vous nous direz que l’un n’empêche pas l’autre, sauf qu’on ressent davantage l’un que l’autre, par moment, ici. Ce qui risque fondamentalement de couper le film d’une partie du public qui resterait hermétique au style du bonhomme. Dit autrement, on comprendrait aisément que vous n’adhériez pas.
Fascination morbide
Cependant, on reconnaît qu’une fois qu’on accepte de se laisser porter par la patte Lanthimos, Bugonia a quelque chose de fascinant. Le réalisateur aime s’entourer de fidèles et chacune de ses collaborations avec Emma Stone (sa quatrième) semble permettre aux deux de franchir un nouveau pallier dans leur carrière. L’actrice, crâne rasé, est magnétique ; portrait tour à tour d’une force, d’une faiblesse, d’une femme qui n’a plus rien à jouer alors qu’elle ne paraît pas avoir dévoilé toutes ses cartes ; d’une puissance délaissée de tous ses atouts impérieux (cheveux, vêtements de marque), retrouvant de sa suprématie dès qu’elle ouvre la bouche, qu’elle vous fixe d’un regard.

De l’autre, on a Jesse Plemons, acteur longtemps cantonné aux seconds rôles dont la force d’incarnation dépasse désormais de loin son temps d’écran. Il n’y a qu’à voir sa scène dans Civil War. Ici, il est le parfait contrepoids de Stone dans la peau d’un paumé convaincu qu’il sait parce qu’internet lui a dit ce qu’il voulait penser. Il est le raté qui se retrouve soudain décisionnaire, l’ignorant préparé, à l’écoute des arguments, sourd aux contradictions.
La confrontation des deux opposés permet à Lanthimos de livrer une nouvelle dissection de la nature humaine, cette fois par le biais bien trop réaliste du complotisme. Ce qui lui permet d’aborder les contradictions, la stupidité et le génie des hommes, trop souvent indissociables. C’est le portrait d’une fracture entre deux mondes qui ne peuvent plus s’entendre, incapables de se comprendre. Une nature conflictuelle qui offre au réalisateur l’opportunité de livrer un récit tragi-comique où la comédie rivalise avec l’imagerie violente dans des rebondissements qui viennent nous cueillir.

D’une séquence de kidnapping absurde à un dénouement dont on ne préfère vous révéler aucun détail, Bugonia sait être constamment surprenant, n’ayant pas peur du ridicule du propos ou des images pour accentuer ses thématiques. On sait que le kidnapping va avoir lieu, que les événements peuvent mal tourner à tout moment, mais il n’y a rien de plus plaisant de voir la situation échapper à tout contrôle dans une tradition purement burlesque. Les propos de nos deux compères n’ont aucun sens ? Leur plan mal huilé aussi.
Les contraires satire
Et pourtant, le cinéaste se plaît à ne jamais pointer du doigt les méchants et les gentils de l’histoire, les raisonnés et les stupides, préférant rester sur une opposition de point de vue, parfois avec humour, parfois avec grande violence. On préfère prévenir, certaines scènes peuvent facilement choquer les plus sensibles, même si ici aussi, il y a encore cette envie de nous faire rire. Le parfait film des contraires qui s’assume et transpire l’identité de toutes les personnes impliquées.
On sort de Bugonia avec cette sensation d’avoir encore assisté à un tour de force de Lanthimos, incapable de la moindre simplicité et l’envie de toujours bousculer le spectateur, néanmoins ici avec une plus grande accessibilité. Peut-être une belle porte d’entrée à son cinéma pour qui ne se serait pas encore laissé tenter, mais qui ne ravira sûrement pas celles et ceux qui y ont toujours été hermétiques. Vous allez aimer ou vous allez vous ennuyer et contrairement aux protagonistes, les deux camps peuvent s’entendre.
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