Face à un Marvel Cinematic Universe surpuissant, roi du box-office à chacune de ses incursions sur le grand écran, DC peine à trouver sa ligne conductrice. Sous l’égide de Warner Bros, l’éditeur de comics livre des longs-métrages inégaux, souvent peu appréciés des critiques et du public. Si la Justice League de Zack Snyder a un peu redonné au DCEU ses lettres de noblesse, l’univers cinématographique est encore loin d’avoir trouvé le bon tempo.
Pour autant, tout n’est pas à jeter. Avec Joker, réalisé par Todd Phillips, la firme prouvait qu’elle était encore loin d’avoir dit son dernier mot. Ce long-métrage, en marge du DCEU, a été véritable coup d’éclat pour Warner Bros, qui entend reproduire ce succès avec The Batman.
Le film écrit et réalisé par Matt Reeves suit Bruce Wayne dans ses deux premières années d’exercice à Gotham. Celui qui se fait appeler Vengeance veut débarrasser la ville de Gotham du crime qui la nécrose. Lorsqu’un tueur s’en prend à l’élite de la ville, avec une série de machinations sadiques, une piste cryptique envoie le plus grand détective du monde sur une enquête au cœur de la pègre, où il devra forger des alliances pour arriver à ses fins.

Batman détective
Avec The Batman, Matt Reeves saute la case introduction pour entrer dans le vif du sujet. Exit le foutu collier de perles, l’heure est à l’enquête pour le chevalier noir. Le récit entend nous rappeler qu’avant d’être un justicier qui colle des mandales à tout-va, la chauve-souris est aussi et surtout un investigateur hors pair.
Pour ce faire, le récit emprunte les mécaniques du film noir pour tisser une intrigue efficace et dense. Sans doute un peu trop. Les ficelles sont grosses et le tout manque parfois de subtilité, mais force est de constater que dans son ensemble The Batman est presque sans fausse note.
C’est d’ailleurs cet emprunt au genre du film noir, ainsi qu’au thriller à la David Fincher, qui lui permet de prendre toute sa dimension. Ruelles sombres, jeux sadiques et voix off, tous les codes sont là. Reeves n’oublie pas non plus de rendre hommage à toute la mythologie du personnage, en s’amusant avec les codes d’un univers plusieurs fois exploré dans les salles obscures, pour y ajouter des touches d’humour salvatrices.
Reste qu’avec sa durée de trois heures, certaines scènes et digressions semblent superflues, et que The Batman aurait mérité de moins se perdre en tribulations annexes et autres sous-intrigues. Notamment, lorsqu’il tente d’ériger son antagoniste principal en figure d’une révolution souterraine. Si dans le style The Batman tente de réinventer le genre, il ne parvient pas vraiment à s’écarter des sentiers battus du côté de son intrigue.
Sans en dévoiler trop sur cette dernière, on dira simplement que Matt Reeves a loupé un virage que l’on aurait aimé le voir emprunter pour franchement imposer son film comme une petite révolution à Gotham City.
Gothique Gotham
Batman va de pair avec Gotham, et Matt Reeves l’a bien compris. Le réalisateur illustre magistralement cette cité des ombres personnifiée, sans doute aussi noire que l’âme des criminels qui s’y cachent. Grâce à l’incroyable technologie d’Industrial Light & Magic, créée pour The Mandalorian, le film fait émerger une ville fascinante et lugubre, que l’on explore sans déplaisir. Le cinéaste met en scène la gangrène qui y prospère, dans des ruelles éclairées par des lampadaires grésillants ou sur des trottoirs humides.

La caméra s’épanouit dans les décors gothiques du Manoir Wayne, dans les allées obscures de la ville et les recoins peu reluisants des clubs clandestins. Une ambiance crado, soignée et inspirée, sublimée par la photographie de Craig Fraser (Dune), qui n’a pas son pareil lorsqu’il s’agit de mettre l’ombre à l’honneur. Un monstre de noirceur qui fait un terrain de jeu parfait pour le justicier masqué, et qui on doit bien l’avouer n’avait jamais été immortalisé de la sorte.
La Bande à Batou
Robert Pattinson dans la peau du chevalier noir, l’idée avait de quoi nous inquiéter. Mais après tout, du vampire à la chauve-souris, il y avait une certaine logique. Après Ben Affleck, Michael Keaton et Christian Bale, l’acteur britannique, a la lourde tâche de réinventer le personnage, tout en ne s’écartant pas trop de ce qui nous a déjà été donné à voir sur le papier glacé et au cinéma. Si les sceptiques étaient nombreux, Pattinson prouve ici qu’aucun rôle ne lui résiste.
Aidé par le récit, l’acteur parvient à retranscrire la violence du personnage, tout en n’hésitant pas à le doter d’une sensibilité inédite au cinéma. Un tour de force qui parviendrait presque à nous faire oublier ceux qui l’ont précédé. D’autant plus que ce Batman à fleur de peau et torturé par ses désirs de vengeance et de justice et sans doute moins manichéen que l’on pouvait l’imaginer.

Sans tout à fait briser la figure héroïque, Matt Reeves adopte un positionnement moins radical que ses prédécesseurs, et en vient à questionner les réelles motivations du chevalier noir et le bien-fondé de la mission qu’il s’est fixée. Reste que pour contrebalancer cette introspective du justicier, l’absence de Bruce Wayne se fait sentir.
Le reste du casting n’est pas moins talentueux, à commencer par un Paul Dano tout bonnement monstrueux dans la peau de l’antagoniste principal. L’acteur livre une performance de haute volée, tout comme Zoë Kravitz, excellente dans la peau de Catwoman.
Mais au milieu de tout ce beau monde, c’est principalement Jeffrey Wright qui sort du lot. Dans la peau de Jim Gordon, l’acteur s’épanouit à jouer le dernier rempart de Batman, son seul véritable allié dans cette ville corrompue jusqu’à la moelle. La dynamique entre les deux personnes fonctionne à merveille, et c’est plutôt une bonne nouvelle à l’heure où Warner Bros veut développer une série centrée sur Gotham PD pour HBO Max.
De la baston à gogo
Si le fil conducteur reste l’enquête, The Batman n’en oublie pas de donner la part belle à l’action. Le réalisateur immortalise avec brio des corps-à-corps brutaux et saisissants. Matt Reeves ne retient pas ses coups et ce sont les spectateurs qui en prennent plein la tronche. Une succession de scènes à couper le souffle, aidées par un découpage efficace et un goût prononcé du réalisateur pour les plans larges. Un cadrage qui laisse respirer les protagonistes, pour mieux mettre en scène ce déchaînement de violence. “I’m Vengeance” on vous a dit..
Une musique au Nirvana
Enfin, on terminera pas la musique choisie pour illustrer cette aventure définitivement grunge, Matt Reeves a pioché dans le répertoire de Nirvana. Une évidence quand on entend les premières notes de Something in The Way à mesure que l’on explore la ville. Warner Bros et Matt Reeves ont aussi recruté un compositeur à la solide réputation : Michael Giacchino. Après s’être illustré avec Là-Haut, Jurassic World et plus récemment Spider-Man : No Way Home, le compositeur rend ici hommage à l’univers sonore du chevalier noir.
Oscillant entre thèmes tonitruants et ritournelles plus grinçantes, il ponctue avec justesse le récit, en rendant hommage à diverses inspirations. Comme le film, sa partition est un subtil mélange. On retrouve parfois quelques clins d’œil à l’œuvre de Danny Elfman (chez Burton) ou celle d’Hans Zimmer (chez Nolan).
Sans être tout à fait la révolution annoncée, The Batman est tout de même une sacrée démonstration de force pour DC et Warner Bros. Une plongée anxiogène et déroutante au cœur d’une ville de Gotham plus tangible que jamais, aux côtés d’un Batman magistralement campé par Robert Pattinson. Reste que du côté de la narration, le nouveau film de Matt Reeves aurait mérité de prendre plus de risques, et de s’écarter des sentiers battus.
Si le succès est au rendez-vous dans les salles obscures, ce qui devrait être le cas, The Batman pourrait rapidement se voir offrir une suite. C’est du moins ce qu’espèrent Matt Reeves et Robert Pattinson, qui confiait avoir déjà plusieurs idées pour la suite. Surtout que The Batman nous réserve quelques surprises, plutôt prometteuses, il faut l’admettre.