Évoquer la qualité d’une série sans entrer dans le détail est de ses exercices qui flirtent avec l’équilibrisme. Ici, on s’écharpe à aborder les faiblesses et les réussites d’une production sans jamais dévoiler les surprises de la narration. Mais, maintenant que Stranger Things a tiré sa révérence, que les spectateurs se sont jetés sur l’épisode final ce 1er janvier, on peut enfin entrer dans le détail de cette conclusion pour la série des frères Duffer. On a eu besoin d’une petite semaine pour digérer ses plus de deux heures d’exploration de l’Upside Down et de L’Abysse, digérer le départ d’un monument de la culture populaire de cette dernière décennie.
Pur produit Netflix ?
Stranger Things est sans doute le premier succès que Netflix n’avait pas anticipé. Si la plateforme espérait réunir les adorateurs des films Amblin et plus largement les aficionados de SF sous sa coupe, elle n’avait pas envisagé que la création des frères Duffer dépasse les frontières de la culture geek. À une époque où les purs produits “nerd” se démocratisent, Stranger Things est devenue le fer de lance d’une plateforme de streaming par abonnement alors seule (ou presque) sur son créneau.
En France, Netflix est là depuis à peine deux ans et nombre d’utilisateurs profitent de l’engouement suscité par les aventures de la bande d’Hawkins pour prendre un abonnement. Ce qui ne devait être qu’une série limitée ambitieuse, mais modeste, devient alors un blockbuster qui ne cessera de faire croître sa communauté de fan. La saison 2 poursuit sur la même lancée, avec un peu plus de budget. Il faudra attendre la saison 3 pour observer une véritable montée en puissance du show. Plus de moyens, une esthétique très différente et une capacité pour les créateurs à créer des moments “viraux”, Stranger Things est l’emblème de la stratégie Netflix en matière de contenus grand public.

C’est là toute la réussite de Stranger Things et même plus largement de Netflix, la manière dont ces productions rassemblent au delà des simples fans d’un genre ou d’une estampille. À une autre époque, le N rouge était parvenu à faire aimer les superhéros à celles et ceux qui en avaient cure. Elle avait aussi fait éclore des séries concepts pointus comme Dark ou The OA et les avaient rendues essentielles pour une majorité de ses utilisateurs. Sauf que voilà, près d’une décennie après ses débuts, Stranger Things est freinée par ce même statut de “pur produit Netflix”. Freinée par sa propension à se rendre accessible à tous, et surtout ceux qui regardent leur téléphone à la main, ceux qui ne se souviennent plus des précédentes saisons. En devenant moins exigeante, la série des frères Duffer en a oublié d’être pertinente. Pourtant, il y a de belles idées.
Un thème toujours fascinant
L’ouverture de la série a eu la riche idée d’évoquer plus frontalement les thématiques de Stranger Things. En montrant Will prisonnier de Vecna dans l’Upside Down, les frères Duffer font un parallèle avec les victimes d’abus sexuel. Le personnage n’est plus seulement antagoniste, il devient prédateur. Le tentacule sur le visage du petit garçon choque, construit une nouvelle facette du méchant qui était déjà glaçant lorsqu’il crevait les yeux et brisait les os de ses victimes. La scène d’ouverture surprend les spectateurs… et prépare une autre scène qui joue un rôle crucial pour le récit.
Dans l’épisode 8, Will accède aux souvenirs de Vecna et découvre qu’Henry Creel a lui aussi été abusé par le Flagelleur mental. Il n’est alors plus question d’opposer Vecna et Will, mais de les présenter comme des reflets inversés. Ayant subi les mêmes traumatismes, ils ont emprunté un chemin différent. Henry représente l’idée que les abusés deviennent des abuseurs tandis que le personnage campé par Noah Schnapp brise ce cercle de la violence. Ainsi, lorsqu’il lui demande de le rejoindre et de combattre le Flagelleur, Will demande au Henry victime de se retourner contre son bourreau.

Depuis ses débuts, Stranger Things trouve sa force dans la manière dont son récit confronte l’horreur au regard d’enfants. À travers leurs yeux, tout est plus glaçant et saisissant. On se demande pourquoi diable les frères Duffer ont-ils décidé d’ajouter autant de personnages si proche de la fin ? Mais l’intrigue avec Holly et sa bande permet d’accentuer cette idée d’un mal de plus en plus pernicieux. Un mal qui se cache sous de beaux apparats pour tromper les esprits naïfs. Monsieur Quiproquo est une personnalité qui rassure les enfants et il faudra qu’Eleven use de ses pouvoirs pour le révéler sous sa véritable forme aux dix enfants encore sous le charme. Dommage que la scène ait la subtilité d’un bulldozer, on est passé à ça d’une franche réussite.
Des dialogues catastrophiques
Le plus gros problème de la saison 5 de Netflix réside sans aucun doute dans l’écriture de ses dialogues. Si la série n’a jamais été taciturne, elle a mis les potards au max à l’approche du grand final. Que ce soit les longues explications de plans qui prêtent à sourire ou les échanges qui expliquent les enjeux dramatiques avec le naturel d’un soap opera pour spectateurs peu attentifs, Stranger Things a perdu sa pertinence au profit d’une quête du spectacle et du fan service.
Les mauvaises langues (comme nous) diront que Netflix tente de s’adapter aux défauts d’attention de certains utilisateurs plutôt que de les défier avec une narration enlevée. Symbole de ce changement d’approche, la longue scène de discussion entre Max et Holly alors que les deux héroïnes tentent de s’échapper des souvenirs d’Henry.
Les plus attentifs savent déjà que c’est le moment où la petite sœur de Mike se découvre du courage, apprend à ne compter que sur elle-même. Mais la série rabâche ses enjeux, encore et encore. On peut aussi évoquer les nombreux flashbacks, qui n’en finissent plus de minimiser les basculements narratifs. La discussion entre El et Hopper, au sujet du sacrifice de la jeune fille, est parasitée par de nouvelles images de la petite Sarah.
La structure est chancelante, ce qui devait être monstre de suspense devient final en autopilote. Le fond noir après la chute de Steve a suffi pour nous convaincre que la surprise ne serait pas au menu de cet épisode.

Plus largement, ces dialogues et l’espace qu’ils occupent ne laissent pas de place aux frères Duffer pour faire parler leurs images. En résulte une impression constante de course contre la montre. L’épisode final est particulièrement gâché par cette incapacité à faire éclore des “moments forts”. Lorsqu’Hopper tire sur la cuve, on passe rapidement à autre chose. Même son de cloche durant le combat final, aussi long que le coming-out de Will. On nous avait promis du grand spectacle, on a finalement droit à un gloubi-boulga franchement moche.
On ne s’attardera pas sur la Dimension X, puisqu’on a finalement eu peu de chose à explorer, mais force est de constater que les 400 millions déboursés pour cette saison n’ont pas été investis dans les effets visuels. Tant pis, on se console avec l’idée d’avoir eu quatre saisons pour explorer un Upside Down plus effrayant et plus marquant.
Un épilogue réussi
On dit souvent que ce qui compte, ce n’est pas le sommet, c’est le chemin emprunté (philosophe du dimanche). Après avoir vu l’épilogue, on se dit bien volontiers que les frères Duffer ont réussi leur coup.La mythologie est incohérente, l’esthétique ne convainc plus, mais les personnages, eux, continuent de nous faire rire et pleurer.
La grande victoire de la série, ce sont ses protagonistes. Ils ont grandi avec l’auditoire et ont eu droit à une conclusion à la hauteur du chemin parcouru. Si la fin ouverte fait débat, c’était sans doute la meilleure manière pour les frères Duffer de conclure le récit. L’imagination des enfants a toujours été au coeur du processus narratif, c’est celle des spectateurs qui est désormais mise à contribution. Certains y verront une fin tragique, d’autres un symbole d’espoir.
Reste que cette incertitude sur le sort d’Eleven aurait sans doute résonné différemment si d’autres personnages étaient morts pour sauver Hawkins. Les frères Duffer ont manqué de courage, n’ont pas su choquer ou effrayer le public. Cette absence de mort significative — Kali est un personnage tertiaire — a diminué la tension dramatique et l’aura du grand méchant. Ailleurs dans la pop culture, Avengers : Infinity War osait tuer Loki pour consacrer Thanos plus grand méchant jamais vu au sein du MCU, Star Wars tuait Han Solo pour entériner le basculement de Ben vers le côté obscur de la Force. Ici, Henry se fait sécher par un gamin de dix ans asthmatique, on a les moments épiques qu’on mérite.

Quelques jours après la diffusion du grand final, et alors que certains fans espèrent un épisode secret pour réparer les erreurs de la série, on doit se rendre à l’évidence qu’un chapitre de notre culture sérielle vient de se terminer. Pas de la meilleure manière, pas de la pire, mais avec un sentiment doux-amer. Celui d’avoir vu la série se perdre à quelques mètres de la ligne d’arrivée. On a survécu au final de How I Met Your Mother, à celui de Game of Thrones et même de Lost, on s’en remettra. Et puis, comme pour une majorité des séries citées ici, la fin n’est jamais vraiment la fin…
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