Dossier

Quand la tech révolutionne notre vie sexuelle

Qu’il s'agisse de travailler, de communiquer, de voyager ou de manger, les nouvelles technologies s’imposent déjà comme une réalité dans notre quotidien. Et la sextech ne fait pas exception à cette révolution numérique.

© Lora Di Carlo

En janvier 2019, le Consumer Electronic Show de Las Vegas affole le marché de la tech en attribuant le Prix de l’Innovation robotique de l’année (catégorie robotique et drones) à Osé, un sextoy imaginé par la jeune start-up Lora DiCarlo. Récompenser un jouet sexuel dans un salon historiquement dédié aux téléviseurs et aux smartphones, il fallait oser, justement. Sur les réseaux sociaux, les critiques se multiplient, et le CES décide quelques jours plus tard de destituer Osé, finalement jugé “immoral, obscène, indécent et profane” dans un communiqué officiel. Une situation pour le moins ironique, puisque le salon présente régulièrement des innovations destinées au marché de la pornographie sans que cela n’émeuve habituellement le moindre visiteur.

© Lora DiCarlo (Osé)

Pourtant, en l’observant par un prisme purement technologique, Osé est bel et bien un concentré de technologie et d’innovation. Conçu pour reproduire “toutes les sensations de la bouche humaine, de la langue et des doigts”, le sextoy fait l’objet de huit brevets en attente, et constitue une “prouesse technique en biomimétisme et robotique” estime sa fondatrice Lora Haddock, qui dénonce à l’époque “un double standard en ce qui concerne la sexualité (et le genre, ndlr)”. Quatre mois plus tard, et grâce à la médiatisation de l’affaire, l’organisme chargé du CES décide finalement de rendre son prix à Lora DiCarlo. En guise d’excuse, la Consumer Technology Association reconnaît simplement avoir “mal géré” la situation. Deux ans plus tard, l’affaire témoigne toujours d’un double standard flagrant en matière d’innovation. De plus, la présence d’Osé dans un salon consacré aux nouvelles technologies soulève également un autre questionnement : les sextoys sont-ils à ce point devenus des objets technologiques comme les autres, qu’ils sont désormais habilités à trôner entre un processeur 5G et une dalle 8K ? En 2021, et depuis déjà quelques années, les nouvelles technologies occupent de plus en plus de place dans nos vies quotidiennes. Qu’il s’agisse de travailler, de communiquer, de voyager ou de manger, l’intelligence artificielle s’impose déjà comme une réalité, au point que l’Europe travaille actuellement sur un projet de réglementation internationale. Doit-on donc encore (vraiment) s’étonner de voir que notre sexualité s’ouvre, elle aussi, aux possibilités offertes par la technologie ?

Quand le sexe s’inspire de la tech

Bien loin des sextoys réalistes et criards des années 2000, le design des jouets pour adultes a connu une véritable révolution ces dernières années, au point que certains appareils n’ont désormais plus grand-chose à envier au sacro-saint iPhone. “La technologie a rendu le sextoy plus accessible, et surtout moins vulgaire”, explique ainsi Patrick Pruvot, fondateur du store PassageduDésir.fr. “Ce qui était à la base un objet phallique assez moche est devenu de plus en design et de plus en plus élaboré. Beaucoup de marques de sextoys s’inspirent d’ailleurs du marché du smartphone pour leurs produits”.

Le marché du sextoy ne se limite plus aux produits figuratifs old-school

Outre leur design digne d’une enceinte connectée, les sextoys intègrent désormais un véritable concentré de technologie. Qu’il s’agisse du biomimétisme de Lora Di Carlo, ou de la vibration basse fréquence de la marque londonienne Je Joue, rien n’est trop beau pour satisfaire ses utilisateurs et utilisatrices, et initier la révolution sexuelle de demain. Depuis 2014, c’est le sans-contact (stimulation du clitoris grâce à des “vagues”’ d’air pulsé) qui a le vent en poupe. Inventé en 2014 par l’entreprise Womanizer, le concept devient rapidement un best-seller mondial. “C’est fou de se dire que sur la masturbation, qui est quelque chose qui existe depuis la nuit des temps, on arrive encore à innover avec ce genre de technologies qui vont révolutionner le secteur”, analyse Patrick Pruvot.

© Lora DiCarlo (Warming)

L’innovation appelle l’innovation. Après Womanizer, d’autres marques de jouets pour adultes s’imposent désormais sur le secteur de la “sextech”. Fondée en 2003 par des ingénieurs suédois, dont un ancien de chez Ericsson, la marque Lelo se hisse désormais parmi les marques premiums les plus populaires. Ses arguments de vente ? Le SenSonic Wave, une technologie maison qui va permettre de “faire résonner des ondes sonores à 360° pour se propager dans le corps”, nous explique Amandine Ranson, manager marketing et communications France chez Lelo. De son côté, Lora DiCarlo continue de faire figure de précurseure. La marque a lancé cette année Warming, une nouvelle gamme de vibromasseurs dotés d’un revêtement en nylon thermoconducteur. Capables d’atteindre une température de 40°C, ces derniers permettraient de “stimuler la microcirculation sanguine des zones érogènes, détendre les tensions musculaires externes et accroître le plaisir général”, rien que ça.

La 5G et l’IA au service de l’orgasme

En plus de proposer à ses utilisateurs et utilisatrices des technologies directement pensées pour accroître leur plaisir, la sextech n’a pas échappé à la naissance de l’IoT et de l’intelligence artificielle. Un secteur encore balbutiant, estime Patrick Pruvot, mais qui commence à faire ses preuves, surtout en période de confinement où les ventes de jouets connectés explosent : “L’idée de pouvoir commander le plaisir de son ou sa partenaire à distance, c’est quelque chose de séduisant, surtout à une époque où le sextoy est majoritairement utilisé en couple”, estime le PDG de PassageduDésir.fr. (Re)connecter les gens en pleine pandémie, l’idée a de quoi être séduisante. Avec le déploiement de la 5G, les objets connectés (et notamment ceux liés à notre sexualité) pourraient ainsi connaître des perspectives de développement sans précédent, estime Hugues Mariton, directeur des opérations digitales pour la marque Dorcel : “Cela pourrait amener une réactivité énorme sur les sextoys connectés, et plus généralement sur tout ce qui touche à l’IoT. Si la 5G tient ses promesses, il y aura un vrai gap de confort. Cela pourrait par exemple permettre de contrôler un sextoy connecté depuis n’importe où dans le monde sans aucune latence”.

Avec un champ d’application quasiment illimité, l’intelligence artificielle trouve aussi son intérêt sur le marché de la sextech. La révolution n’est pas pour demain, on est encore loin du robot sexuel capable d’assouvir n’importe quel fantasme après un scan rétinien. Pourtant, l’IA permet déjà à certains sextoys d’anticiper les séquences préférées de ses utilisateurs et utilisatrices grâce au machine learning. “Cela ne remplacera jamais une personne, c’est évident et d’ailleurs ce n’est pas le but”, tempère Amandine Ranson. “Mais les technologies présentes dans l’objet vont rendre possibles des expériences créées sur-mesure pour les utilisateurs et utilisatrices”.

© Dorcel

Personnaliser l’expérience masturbatoire de ses clients, c’est justement le pari qu’a récemment fait le géant Dorcel. En février dernier, la marque lançait sa plateforme interactive Dorcel Podcast, conçue en partenariat avec l’agence Vokode. Le concept ? Plonger l’internaute dans une expérience audio pornographique sur-mesure grâce à l’intelligence artificielle. Pensé comme un “assemblage de briques technologiques”, le projet intègre une reconnaissance vocale ainsi qu’un arbre décisionnel complexe destiné à faire interagir l’interlocuteur ou l’interlocutrice avec une IA conversationnelle. “Individuellement ce sont des choses dont vous avez sûrement déjà fait l’expérience”, détaille Hugues Mariton, en charge du projet. “Mais lorsqu’on réunit tout, et qu’on calque une nouvelle interface, ça donne un nouveau produit”.

La technologie, ambassadrice du “sexpositivisme” ?

En plus de pimenter notre intimité grâce à des jouets de plus en plus intelligents, la sextech s’investit aussi depuis quelques années d’une nouvelle vocation : celle de permettre à des utilisateurs et utilisatrices de se réapproprier leur propre sexualité. Qu’il s’agisse de muscler son périnée grâce à des boules de Kegel, ou de mieux vivre sa maladie, les sextoys endossent désormais le rôle “d’objets de bien-être” explique la sexologue et thérapeute de couple Céline Vendé : “Certaines pathologies, comme l’endométriose par exemple, vont avoir un impact sur l’intimité des personnes, en provoquant des dyspareunies (douleurs pendant les rapports pénétrants, ndlr) ainsi que d’autres problèmes. Bien souvent, ces situations n’affectent pas seulement la vie sexuelle, mais aussi la confiance en soi. C’est là que certaines technologies de sextoys, comme les stimulateurs clitoridiens par exemple, peuvent avoir un réel aspect thérapeutique”.

Au-delà même du marché des sextoys, l’apparition des nouvelles technologies permet aussi de mettre en lumière l’idée d’une sexualité positive, épanouie et surtout plurielle. Sur YouTube et Instagram notamment, les comptes partageant l’idée d’une sexualité inclusive et bienveillante loin des clichés véhiculés par la pornographie mainstream sont de plus en plus populaires. “Les réseaux sociaux constituent une vraie évolution de la sextech alors qu’ils n’ont pas cette vocation première”, analyse Patrick Pruvot. “Il y a une très forte demande de la part des internautes pour parler de sexualité de manière décomplexée au sein d’une communauté”. L’occasion de parler (vraiment) de tout, mais aussi de démystifier les nouveaux usages sexuels liés au numérique, estime Claire Vendé : “On voit bien que les nouvelles technologies ont fait évoluer nos interactions, notamment sur le plan amoureux et sexuel. À condition de ne pas tomber dans l’excès, cela peut être très positif. Surtout en période de confinement, car les gens peuvent plus facilement se rapprocher”.

À quoi ressemblera la sextech de demain ?

À l’image de nos smartphones, la sextech est en passe de devenir un marché technologique comme les autres. La preuve : après la 5G et l’intelligence artificielle, c’est à l’écologie que le secteur s’intéresse désormais. Comme Samsung ou Apple qui ont récemment fait le choix de supprimer leurs chargeurs pour réduire leur impact carbone, le marché des sextoys vise lui aussi à passer au vert, en privilégiant par exemple les batteries rechargeables face aux piles à usage unique. Il y a quelques semaines, le géant Womanizer lançait Premium Éco, une version recyclable et en partie biodégradable de son modèle le plus populaire. Conçu en biopolymère compostable et amidon de maïs, l’objet constitue une initiative intéressante… à condition d’oublier que la marque commercialise aussi un modèle à usage unique à l’obsolescence programmée record de 30 minutes (destiné à tester la technologie sans contact avant d’investir dans un modèle onéreux). “L’écologie, c’est un univers dans lequel on espère pouvoir évoluer davantage”, reconnaît Amandine Ranson de Lelo, “On évite de pousser à la consommation en proposant des batteries et des matériaux qui vont durer dans le temps, mais il y a encore des prouesses à faire”.

© Womanizer (Premium éco)

Chez les marques comme chez les distributeurs, l’idée d’une sexualité plus écolo fait son chemin. Ces dernières années, on saluera notamment quelques initiatives originales, à l’image du premier sextoy solaire au monde lancé en 2018 par Passage du désir. Un “four total” reconnaît Patrick Pruvot qui confie “Il fallait attendre trois heures pour le charger, on s’est pris un énorme râteau, je pense qu’on avait très mal calculé notre coup”. La même année, Je Joue lance Ooh, une gamme de sextoys vibrants dotée d’un seul moteur interchangeable. Là aussi, l’accueil est mitigé, sans doute à cause du fait que le moteur amovible empêche les jouets d’être totalement waterproof. “Il faut quand même garder en tête que les sextoys à moteur restent des produits de consommation courante”, rappelle Patrick Pruvot. “On ne pourra sans doute jamais imaginer qu’il devienne un produit non polluant, mais il faut admettre que c’est un concept qui séduit, de se dire qu’on peut se faire du bien sans faire de mal à la planète”.

En attendant d’imaginer un vibromasseur neutre en carbone, le recyclage reste encore la meilleure des solutions. L’année dernière, l’enseigne Passage du désir a ainsi mis en place sa propre filière de collecte et de recyclage dédiée aux sextoys, une première en France. “On culpabilisait de vendre des produits fabriqués en Chine qui finissent à la poubelle sans être recyclés”, explique le fondateur de l’enseigne. À l’heure ou plus de 3 millions de sextoys à batterie sont jetés chaque année en Europe, l’initiative permet non seulement d’offrir une seconde vie aux matériaux plastiques, mais aussi de s’assurer que les moteurs de nos anciens jouets vibrants seront correctement recyclés, et qu’ils ne finiront pas leur course dans la nature.