Le mythe remonte à l’Antiquité : dans le Livre de Jonas, un court texte de l’Ancien Testament (la Bible hébraïque), dont la rédaction est estimée entre le Ve et le IVe siècle avant notre ère, le prophète désobéissant est avalé par un « grand poisson » et y passe trois jours, avant d’en ressortir repenti. La tradition chrétienne et les traductions grecques puis latines ont ensuite métamorphosé ce monstre en baleine. Rebelote en 1940, lorsque Disney adapta le roman Pinocchio à l’écran : Geppetto s’aménage un salon de fortune dans l’estomac de Monstro, un cachalot qui avale des bateaux entiers. Hollywood remet le couvert en octobre prochain avec le film Whalefall, adaptation du roman de Daniel Kraus, dans lequel un plongeur dispose d’une heure pour s’extirper du ventre d’un cachalot (Physeter macrocephalus) avant que sa bouteille d’oxygène ne se vide.
D’où vient cette obsession pour les cachalots, pourtant de paisibles mammifères marins ? Ces trois récits sont séparés de plusieurs siècles, mais restent animés par la même hantise : l‘homme englouti par le plus grand prédateur à dents de la planète. Par sa nature supposément supérieure, il survit toujours à l’épreuve par la ruse ou par la foi. Shane Gero, biologiste marin et responsable scientifique du Project CETI, étudie les cachalots depuis plus de vingt ans ; il en connaît donc un rayon sur le sujet : « À ma connaissance, personne n’a jamais été avalé par un cachalot », affirme-t-il.
Les quelques rares incidents documentés où un être humain s’est retrouvé brièvement dans la gueule d’un cétacé impliquaient des baleines à bosse (Megaptera novaeangliae), une espèce dont l’anatomie rend physiquement impossible la déglutition d’un corps humain. Dans tous les cas, l’animal a recraché la personne aussi rapidement qu’un cycliste expulserait un moucheron entré dans sa bouche. « Je n’appellerais pas ça être avalé », précise Gero. « J’appellerais ça une bévue commise partagée par les deux mammifères. » Alors, ces histoires de cachalots mangeurs d’hommes ; simples divagations d’auteurs en manque de frissons ou méconnaissance crasse de l’anatomie marine ?
Les cachalots : des géants pacifiques injustement calomniés
Théoriquement, pour qu’un cachalot puisse gober un humain, il faudrait d’abord qu’il le rencontre, ce qui constitue un premier obstacle quasiment infranchissable. L’animal, peu friand de la surface, vit et se nourrit principalement à environ 1 000 mètres de profondeur, loin de toute zone fréquentée par les plongeurs. Ensuite, Homo sapiens n’est vraiment pas son plat préféré ; il préfère largement boulotter des calamars, qu’il aspire dans l’obscurité totale régnant dans les abysses.
Même en imaginant une rencontre fortuite entre un nageur (très) égaré et un cachalot à la surface, les chances que le géant l’avale équivalent à peu près à zéro. Comme le rappelle Gero, l’animal dispose d’un sonar biologique d’une précision redoutable pour repérer ses proies. Grâce à l’écholocation, il comprendrait immédiatement que ce qui nage à côté de lui ne l’intéresse pas, gustativement parlant. « Avaler un humain par accident semble hautement improbable, mais ça fait une sacrée bonne histoire », explique le spécialiste, amusé.
Juste pour rire, admettons l’impossible : anatomiquement, Gero concède qu’on pourrait « peut-être faire passer un humain mince dans la gorge d’un très grand mâle », le plus grand jamais observé. Même si cela arrivait, il n’y aurait absolument aucune chance qu’il atteigne son estomac : pour avaler ses proies, le cachalot ouvre grand sa gueule, laissant entrer un torrent de centaines de litres d’eau de mer.
Notre pauvre plongeur se retrouverait emporté par le flux et noyé, avant même de franchir le pharynx de l’animal. « Mon hypothèse, c’est que la personne meurt à la seconde où elle entre dans la gueule », précise Gero.
Si, par miracle, la victime survivait au trajet, elle ne gagnerait qu’un maigre sursis d’à peine quelques secondes. Son estomac, divisé en quatre chambres différentes, compense ses dents trop effilées pour mâcher. La première est tapissée d’un tissu musculaire épais dont la fonction est de broyer la nourriture. Acides gastriques et puissantes parois contractiles : un environnement dont il est impossible de ressortir vivant.
Quant à s’accrocher aux parois pour remonter vers la gorge, comme le fait le héros de Whalefall, là encore, bon courage : contre des contractions musculaires capables de réduire en purée des chairs coriaces, la force d’un être humain ne pèse pas plus lourd qu’un fétu de paille.
Le cachalot n’a jamais représenté la moindre menace pour l’être humain, c’est même l’inverse. Du XVIIIe au XIXe siècle, nos ancêtres les ont traqué sans pitié pour les abattre, afin de récupérer leur huile et leur ambre gris, deux substances alors très recherchées. « Je n’ai jamais observé la moindre agressivité chez un cachalot », conclut Gero. « Ce sont des gentils géants des profondeurs. » Après deux siècles de massacre industriel, la moindre des politesses aurait été de ne pas l’accuser d’avoir de mauvais instincts, mais que voulez-vous. L’imaginaire collectif a toujours eu besoin de créatures aux attributs imaginaires, tantôt menaçantes, tantôt protectrices : ce n’est pas demain que les auteurs ou réalisateurs cesseront de dépeindre le cachalot sous ce faux jour.