Obama commue la peine de Chelsea Manning, sortie prévue en mai prochain

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Par Elodie le

Deux jours avant la fin de son mandat, Barack Obama a commué la peine de Chelsea Manning, lanceuse d’alerte à l’origine de la fuite de 700 000 documents confidentiels américains publiés par Wikileaks. Avec elle, 208 autres personnes ont vu leur peine aménagée, et 64 ont été graciés, dont le « général favori » du président, James E. Cartwright, à l’origine de la fuite d’informations classifiées concernant le malware Stuxnet utilisé lors d’une opération contre les infrastructures nucléaires iraniennes en 2010.

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Jusqu’à la dernière minute de sa présidence et à la veille de l’investiture de Donald Trump, Barack Obama entend bien utiliser son pouvoir de président des États-Unis d’Amérique : hier, à la surprise générale, et alors que l’attention reste majoritairement focalisée sur Edward Snowden, Obama a commué la peine de prison de Chelsea Manning, autre lanceur d’alerte américaine, condamnée à 35 ans de prison pour avoir transmis quelque 700 000 câbles diplomatiques américains et documents militaires, dont les fameux war logs des guerres d’Irak et d’Afghanistan, au site Wikileaks.

Fondé par Julian Assange et Daniel Domscheit-Berg en 2007, Wikileaks n’avait que quelques scoops à son actif (corruption au Kenya, accident nucléaire en Iran, etc.) et pour toute vocation de publier des informations secrètes concernant n’importe quel gouvernement tout en garantissant l’anonymat et la protection de ses sources. L’affaire Manning signera la rupture entre Berg et Assange en même temps que l’entrée dans la cour des grands de Wikileaks.

À l’origine du premier scandale de Wikileaks sur l’armée US

Parmi les révélations engendrées par cette fuite de document, la vidéo (« Meurtre collatéral ») d’une bavure de l’armée américaine ayant entraîné la mort de 12 personnes, dont deux journalistes irakiens travaillant pour Reuters.

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Emprisonnée depuis 2010, la jeune femme sortira le 17 mai prochain, au lieu de 2045. Techniquement, ce n’est pas une grâce, mais bien une commutation de peine, celle-ci est réduite de 35 à 7 ans de prison. Sentence qui prendra donc fin dans 5 mois.

Le 12 janvier dernier, NBC se faisait l’écho d’une possible commutation de peine, la lanceuse d’alerte se trouvant sur la short list du président Obama confiait alors une source du Département de la Justice. C’est désormais chose faite, deux jours seulement avant l’investiture du magnat de l’immobilier Donald Trump.

Un activisme transgenre réprimé

Jugée par un tribunal militaire, Chelsea Manning, Bradley à l’époque, annonce son intention de changer de sexe le jour du verdict. Une procédure qui sera rendue impossible par son incarcération, mais qui a grandement complexifié sa détention.

Depuis avril 2015 et son entrée sur Twitter, elle racontait son quotidien en prison et remerciait ses nombreux soutiens dans ses tweets. Transgenre, sur sa photo de profil, elle se présentait telle qu’elle voulait être et telle qu’elle voulait qu’on la voie : en Chelsea, les cheveux longs, ce que lui refusait la direction de la prison.

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capture d’écran – photo de profil de Chelsea Manning sur Twitter

En juillet dernier, Chelsea Manning tentait de se suicider une première fois, la prison lui refusant le droit de subir une opération pour changer de sexe, comme promis. Chirurgie obtenue en septembre après une grève de la faim.

2 tentatives de suicide et une grève de la faim en prison

Un acte désespéré renouvelé le 4 octobre dernier alors qu’elle était placée à l’isolement en représailles à sa première tentative de suicide. Ses avocats avaient alors transmis une demande de grâce au bureau de la présidence après un activisme forcené de plusieurs mois.

« Je ne demande pas un pardon pour ma condamnation. Je comprends que mes actes ont eu des conséquences, et que ma condamnation par la cour martiale restera à jamais dans mon dossier. La seule clémence que je demande est d’être autorisée à sortir de la prison militaire où j’ai passé six années à l’isolement, alors que je n’ai jamais voulu nuire aux intérêts des États-Unis ou à d’autres soldats », écrivait-elle.

La nouvelle de sa libération a été saluée de toute part et a généré une vague de joie sur la toile. « Obama a peut-être tout simplement sauvé la vie de Chelsea Manning », s’est félicité Sarah Harrisson, l’une de ses avocates.

« VICTOIRE », s’est exclamé Wikileaks, quand Edward Snowden, pour sa part, a salué cette prochaine sortie :

« Dans 5 mois, tu seras libre. Merci pour ce que tu as fait pour chacun de nous, Chelsea. Reste forte encore un peu plus longtemps ! »

Une libération largement saluée

Birgitta Jonsdottir, membre du Parti Pirate islandais, a tenu à remercier Obama : « Merci @POTUS [pour Président of The United States, NDLR] Je n’ai pas de mots, mais une profonde gratitude. Chère Chelsea, je suis impatiente de te rencontrer en personne », a-t-elle déclaré sur Twitter.

Un enthousiasme douché par certains mécontents, à l’instar du sénateur républicain John McCain. Il a dénoncé « une grave erreur » qui risque « d’encourager d’autres actes d’espionnage et d’affaiblir la discipline militaire ». « C’est tout simplement scandaleux », a abondé Paul Ryan, président républicain de la Chambre des Représentants.

Edward Snowden dans Citizenfour, de Laura Poitras
Edward Snowden dans Citizenfour, de Laura Poitras

Un espoir pour Snowden et Assange ?

Si certains y voient un possible espoir pour Edward Snowden, son cas est autrement plus problématique : il n’a jamais été jugé, condition préalable pour Barack Obama avant d’envisager la moindre grâce, il est réfugié en Russie depuis trois ans maintenant et vient de se voir octroyer deux ans d’asile supplémentaires, ses révélations sur la NSA ont engendré un scandale autrement plus retentissant et le monde du renseignement le considère comme un traître, tout comme une partie des Américains.

Il n’aura pas forcément plus de chance avec Donald Trump, le président élu estime qu’Edward Snowden est une « mauvaise personne » et qu’il devrait être assassiné. Mais personne n’est à l’abri d’une surprise venant du milliardaire.

En revanche, du côté de Julian Assange, cette libération prochaine de Chelsea Manning pourrait avoir d’autres conséquences.

Julian Assange dans l'ambassade d'Équateur à Londres
Julian Assange dans l’ambassade d’Équateur à Londres

Assange rappelé à son engagement

Le fondateur de Wikileaks, réfugié au sein de l’ambassade d’Équateur à Londres depuis plus de quatre ans, a promis de se rendre aux autorités américaines, qui réclament son extradition dans le cadre des révélations Manning, si Obama accordait « sa clémence » (clemency, clémence ou grâce) à sa source. Jouera-t-il sur les mots – commutation et non grâce – pour se désengager de ses propos ?

Quoi qu’il en soit, la toile n’a pas manqué de les lui rappeler (ici ou là).

Cette commutation de peine intervient dans le cadre d’une procédure plus large qui comprenait 209 autres commutations et 64 grâces présidentielles, la plupart pour des infractions non violentes liées à la drogue.

Obama gracie son « général favori »

Dans le même temps, Obama a accordé la grâce présidentielle à l’ancien général de la Marine américaine et proche conseiller militaire du président, James E. Cartwright, reconnu coupable de faux témoignage devant le FBI.

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Celui-ci, considéré comme le « général favori » d’Obama, aurait transmis des informations classifiées au New York Times sur les cyberattaques menées contre le programme nucléaire iranien grâce au malware développé par les services secrets US, Stuxnet. En octobre dernier, il avait plaidé coupable et reconnu avoir menti au FBI en niant être la source du quotidien.

« J’ai eu tort d’induire en erreur le FBI le 2 novembre 2012 et j’en assume l’entière responsabilité», avait-il écrit dans un communiqué.

Source du New York Times sur le malware Stuxnet

Sa peine devait lui être communiquée aujourd’hui, il risquait entre 500 dollars d’amende à 6 mois de prison.

Le général James E. Cartwright
Le général James E. Cartwright

Pour justifier sa clémence, la Maison Blanche a précisé que le rôle de James E. Cartwright dans les révélations du NYT pouvait être limité puisqu’il se serait borné à s’assurer que les informations publiées ne porteraient pas atteinte à la sécurité nationale. Au cours du procès, le journaliste David Sanger, à l’origine d’un livre relatant l’opération contre les infrastructures iraniennes, avait précisé que le général Cartwright ne lui avait transmis aucune information qu’il ne connaissait déjà.

Au cours de ses deux mandats, Barack Obama a émis 1 385 commutations de peine, plus que n’importe quel autre président.

« Nous devons nous rappeler que la clémence est un recours extraordinaire, accordé seulement après que le président a conclu qu’une personne en particulier a démontré une volonté suffisante de faire usage de sa deuxième chance », a indiqué l’avocat de la Maison Blanche Neil Eggleston dans un communiqué.

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