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Le Maître du Haut Château : la série est-elle une bonne adaptation de l’œuvre de Philip K. Dick ?

Série

Par Felix Gouty le

Qu’est-ce qu’une bonne adaptation ? La question est complexe. La fin controversée de la série Game of Thrones en est la preuve. Le Maître du Haut Château, une série Amazon Prime Video adaptée d’un roman de Philip K. Dick, apporte néanmoins un bon élément de réponse.

La statue de la Liberté sous régime nazi dans la série Le Maître du Haut Château sur Amazon.
Crédits : Amazon Prime Video.

Voyage dans le temps, multivers et autres nazis : ces sujets, dignes d’un film Marvel lorsqu’ils sont mis ensemble, sont ceux de la quatrième et ultime saison de la série Le Maître du Haut Château. Disponible sur la plate-forme SVOD d’Amazon Prime depuis le 15 novembre, elle est l’achèvement d’une adaptation d’un roman éponyme de Philip K. Dick commencée en 2015. Elle incarnait alors la première série originale ambitieuse de Prime Video. Cette dernière s’embarque désormais dans l’adaptation du « légendarium » de J. R. R. Tolkien avec la prochaine série Le Seigneur des Anneaux. Le Maître du Haut Château est donc un excellent objet d’étude pour évaluer la qualité de ré-interprétation d’un matériel de base de grande valeur culturelle. Cette série s’est-elle, en cela, mieux débrouillée que Game of Thrones qui a connu une fin assez chaotique ? Pour nous, la réponse est oui : non seulement la série est qualitative mais elle respecte surtout avec beaucoup d’adresse l’esprit de son auteur, Philip K. Dick.

Philip K. Dick, maître de la conscience

Les récits d’Edgar Allan Poe posaient, aux lecteurs, la question « quelle est la clé du mystère ? » Ceux – innommables – d’Howard Phillips Lovecraft les poussaient à se demander « quelle est cette chose ? ». L’œuvre de Philip Kindred Dick interrogent, elles, sur la nature même de la lecture et sur la propre existence du lecteur. Car tel est le thème fondateur du style de cet auteur américain de science-fiction : la conscience. Maintes fois adaptées à la télévision et au cinéma, les œuvres littéraires de Philip K. Dick expérimentent pour mieux disséquer la conscience humaine : et si les robots étaient aussi conscients que les humains (les Blade Runner) ? Et si nos souvenirs, notre vie, n’étaient pas les nôtres (Total Recall) ? Et si nous savions que notre destin était pré-déterminé (Minority Report) ? Et si notre conscience nous empêchait de vivre (A Scanner Darkly) ? Et si l’Histoire avait été différente ?

Dans son premier roman à succès, Le Maître du Haut Château, Philip K. Dick reprend cette question et lui donne une autre dimension : et si nous avions conscience que l’Histoire n’est peut-être pas ce qu’elle est vraiment ? Dans ce récit uchronique de 1962, l’un des premiers du genre, l’Allemagne nazie et l’Empire du Japon ont remporté la seconde guerre mondiale et se sont partagés les États-Unis et le reste du monde. Néanmoins, quinze ans après la guerre, une preuve de la situation inverse (la victoire des Alliés, comme dans notre réalité), produite par un individu mystérieux, va déchaîner les passions. Cette preuve (un livre fictif du nom du Poids de la sauterelle) ne sert aux personnages du roman qu’à prendre conscience de leur condition pour mieux prendre en mains leur vie et se sortir du totalitarisme. Dans la série éponyme d’Amazon Prime Video, elle va beaucoup plus loin.

La conscience, un portail vers un autre monde ?

Dans son adaptation en série, l’élément déclencheur de l’intrigue du Maître du Haut Château n’est pas un livre mais une série de bobines de film. L’authenticité des images qu’elles projettent (historiques et bien réelles pour nous, spectateurs) est indéniable. Elle suggère donc qu’un autre cours de l’Histoire est non seulement possible mais qu’il existe dans un monde alternatif. Ce savoir change les personnages et leur parcours. Seule la première saison de la série consiste en une adaptation effective du roman. Cette dernière saison, quant à elle, représente l’apogée d’une ré-interprétation entamée deux saisons auparavant.

Dans cette saison quatre, le gouvernement nazi des États-Unis – dirigé, en tant que Reichsmarshall, par le bien nommé John Smith (Rufus Sewell) – ne cherche plus vraiment à supprimer les fameuses images révélatrices créées par Hawthorne Abendsen. Il s’en est inspiré pour fabriquer un portail vers le monde alternatif dont elles sont issues – le Nebenwelt. Pour le régime totalitaire, ce portail est un moyen de contaminer le multivers de leur idéologie. Mais pour John Smith, c’est une opportunité de retrouver son fils décédé. Dans cet autre monde (une Amérique des sixties classique), il se fait passer pour son alter-égo dans le seul but de vivre quelques moments avec la version alternative, vivante, de son fils. Cet arc narratif est typique du style de Philip K. Dick. S’il a bien conscience qu’il ne connaît pas réellement ce fils d’un autre monde et n’est pas son vrai père, John Smith va tout de même jouer le jeu à ses dépends. N’ayant jamais réellement vécu ensemble, père du monde 1 et fils du monde 2 ne se comprennent pas. Le Reichsmarshall a beau consulter Abendsen pour prendre du recul, il n’y parvient pas. Véritable ré-incarnation de Philip K. Dick, ce personnage le questionne plus qu’il ne lui donne de réponses. Lorsqu’il partage son secret à sa femme Helen (Chelah Horsdal), John Smith prend conscience, trop tard, que son esprit a subi les conséquences de cette rencontre avec le monde alternatif. Ce couple jusque-là si soudé ne partage plus la même conception des choses : pour Helen, même s’il peut exister d’autres versions de son fils encore en vie quelque part, son véritable enfant est mort et rien ne pourra changer cette réalité.

John Smith et Juliana Crain, les personnages principaux de la série Le Maître du Haut Château.
John Smith, interprétée par Rufus Sewell, et Juliana Crain, jouée par Alexa Davalos (Crédits : Amazon Prime Video).

Du côté des protagonistes restants, ce n’est pas la technologie nucléaire nazie qui ouvre la porte vers le monde alternatif mais la conscience elle-même. Juliana Crain (Alexa Davalos) reprend le flambeau porté par M. Tagomi (Cary-Hiroyuki Tagawa) – éliminé dès le premier épisode, l’acteur étant affairé à la saison deux de Perdus dans l’espace sur Netflix. La connaissance du Yi-King, un antique livre chinois soi-disant prédictif, et une profonde maîtrise de la méditation lui permettent de transférer son corps et son esprit dans l’autre monde. Le personnage de Juliana devient alors un fantôme, perdu entre deux plans de l’existence. Les autres personnages doutent de son existence lorsqu’ils la croisent. Elle incarne pleinement la faculté de notre conscience à incarner elle-même un portail : vers d’autres mondes, ceux des rêves, de l’imagination ou de l’hallucination. Pour preuve : la conclusion de l’ultime épisode où des personnes issues des mondes alternatifs pénètrent dans celui de la série, tels les consciences des spectateurs plongeant à l’intérieur avant son dernier fondu au noir.

En plus de construire une suite cohérente aux premiers événements et à l’univers établis par le roman, tels qu’ils sont repris dans la première saison, cette saison quatre du Maître du Haut Château réussit parfaitement à retranscrire le style et l’esprit de l’œuvre, au sens large, de Philip K. Dick. On espère que les futures séries Seigneur des Anneaux ou The Witcher seront des adaptations aussi réussies.

Le maître du haut château
  • Philip K. Dick
  • Éditeur: J'AI LU
  • Poche: 380 pages