Dossier

Ready Player One : Du roman au cinéma, les différences entre les deux œuvres

Cinéma

Par Julien Paillet le

À l’occasion de la sortie en salle du dernier long métrage de Steven Spielberg, Ready Player One (critique ici), nous vous proposons cette semaine de revenir sur le roman éponyme d’Ernest Cline, le best-seller à l’origine du film du réalisateur d’Indiana Jones. Une opportunité de mettre en comparaison les deux œuvres et de voir comment le cinéma répond à la littérature.

NB : Attention, ce dossier contient de très nombreux spoilers qui concernent aussi bien le livre que le film de Spielberg.

 

Roman de science-fiction écrit par Ernest Cline, Ready Player One est publié aux États-Unis en 2011 par Random House, avant d’arriver en France aux éditions Michel Lafon en janvier 2013. L’histoire se déroule en 2044, dans un futur dystopique où la planète fait face à de nombreux problèmes écologiques et économiques. Dans ce contexte, le dernier endroit où l’humanité semble encore pouvoir trouver le bonheur est le monde de l’OASIS, un vaste univers virtuel aux possibilités infinies et accessible à tous grâce à un casque VR (réalité virtuelle).

Après la mort de James Halliday, le créateur du jeu, Wade Watts, le jeune héros du récit, décide de se lancer dans une chasse au trésor gigantesque au sein de l’OASIS dans le but de gagner l’héritage de plusieurs milliards de dollars laissés par le défunt inventeur de génie. Mais c’est sans compter la solide concurrence menée par Nolan Sorrento, un homme d’affaires qui ne cherche rien d’autre qu’à utiliser pour son profit économique et celui de son entreprise le monde d’Halliday.

Ready Player One remporte le prix Prometheus du meilleur roman en 2012 et acquiert rapidement une réputation d’oeuvre culte, notamment aux USA. Ainsi, dès 2015, une adaptation cinématographique est annoncée. Trois ans plus tard, le film, mis en scène par Steven Spielberg, sort sur les écrans. L’occasion aujourd’hui de mettre en comparaison les deux œuvres.

[nextpage title= »La pop culture et l’Oasis »]

La pop culture et ses références

Premier changement notable entre les deux œuvres, les références à la culture populaire. Si dans le roman d’Ernest Cline on peut retrouver de nombreuses citations aux jeux vidéo et au cinéma, le film de Spielberg n’utilise pas forcément les mêmes.

Le X-Wing (les avions de chasse futuriste dans Star Wars) piloté par Wade dans le roman est ainsi remplacé dans le film par la voiture de Retour vers le futur, la DeLorean. La véhicule reste malgré tout présent chez Cline. On apprend d’ailleurs qu’il a été gagné sur la planète Zemeckis (le nom du réalisateur de Retour vers le futur) grâce à une quête ayant pour thème la célèbre trilogie.

Mais l’un des plus gros changements concerne le robot utilisé par Parzival lors de l’affrontement final. Le Leopardon auquel à recours le jeune homme se voit effectivement échangé contre le Géant de fer, le héros du film éponyme réalisé par Brad Bird (Mission Impossible 4, Tomorrowland) en 1999. Un remaniement qui rend hommage au créateur des Indestructibles. Le même qui citait E.T et les productions Amblin dans son sublime dessin animé. Un logique renvoi aussi sincère que méta.

Pourtant, de l’oeuvre d’origine à son adaptation cinématographique, de nombreuses figures cultes restent inchangées. Le Mechagodzilla qu’utilise Sorrento, le méchant du film, lors du climax imaginé par Ernest Cline est toujours présent chez Spielberg. On peut aussi y voir le RX-78 Gundam se joindre à la grande bataille finale.

L’OASIS et le monde réel

Un changement drastique s’opère sur la place accordée aux deux mondes. Très bien équilibrée dans les deux médias, une première modification se situe cependant dans l’exposition de l’OASIS. Ernest Cline fait vivre son univers à la manière d’un Poudlard virtuel où Wade/Parzival suit des cours sur Ludus, une planète regroupant tous les établissements scolaires en ligne. Dans le film, les vingt premières minutes éludent toute cette partie. À la place, c’est une voix off qui nous présente les différentes fonctionnalités de la création de James Halliday. Jusqu’à démarrer véritablement le récit par la première épreuve de la chasse au trésor.

Les conséquences entre monde réel et virtuel sont également différentes. Si la tante de Wade meurt dans les mêmes circonstances que dans le livre, on ne trouve pas, en revanche, la mort de Daito. Ce fait marquant du roman permettait d’amplifier l’aspect dramatique et cruel des actions de Sorrento. L’absence de ce passage dans le film peut néanmoins facilement expliquer.

D’une durée de seulement deux heures et vingt minutes (un format relativement court par rapport à la densité de l’oeuvre littéraire), le métrage ne développe sans doute pas suffisamment le personnage japonais pour lui offrir une finalité aussi radicale. L’épargner revient dès lors, non pas à rendre le récit plus lissé, mais à conserver une certaine cohérence émotionnelle.

[nextpage title= »Les épreuves et l’histoire d’amour »]

La chasse au trésor et les épreuves

Des différentes épreuves imaginées dans le livre d’Ernest Cline, Steven Spielberg n’en reprend (quasiment) pas une seule. Commençons dans l’ordre. Le Tombeau des horreurs de Donjon et Dragon et la partie intensive de Joust cèdent ici leur place à une course spectaculaire. Dans celle-ci, on y retrouve la moto de Kaneda, le héros du manga/film Akira, un T-Rex tout droit sorti de Jurassic Park et un King Kong invincible et déchaîné en guise de boss final. L’enjeu ? Survivre et atteindre la ligne d’arrivée pour y récupérer la première clef de la chasse au trésor.

La danse dans la boite de nuit, suivie de l’attaque des hommes de main de Sorrento (les Sixers), reste de son côté plus ou moins la même.  La différence majeure réside dans la mise en scène de Spielberg qui transcende ce passage pour en faire un moment à part entière suspendu dans le temps et à l’aspect très feel good movie. On pense aussi à la filmographie de John Hughes et ses teen movies cultes comme Breakfast Club, Une créature de rêve ou encore Rose Bonbon.

Pour trouver l’un des changements les plus audacieux, il faut se tourner vers l’excellente séquence consacrée à Shining. À l’origine, Wade se retrouvait à l’intérieur du film Wargames, une oeuvre culte des années 1980 où un jeune passionné d’informatique, David Lightman, interprété par Matthew Broderick, piratait sans le savoir le système d’un ordinateur militaire américain. Et menaçait en conséquence de déclencher une nouvelle guerre mondiale. Le héros de Ready Player One devait alors incarner en temps réel le personnage principal en connaissant bien sur les dialogues par cœur. Sous peine de Game Over. L’une des toutes dernières épreuves reprenait le même concept mais avec cette-fois ci Monty Python : Sacré Graal ! 

Le film préfère donc faire pénétrer ses protagonistes virtuels au sein du chef-d’oeuvre de Stanley Kubrick et de l’hôtel Overlook. Digne des passages les plus fous jamais imaginés par son réalisateur, ce dernier conceptualise une scène d’horreur grand public aussi ludique que virtuose. Les enfants de moins de huit ans devraient s’en souvenir pour un long moment. Un peu comme les passages les plus marquants d’Indiana Jones et le temple maudit (la scène du repas) ou des différentes productions Amblin en leur temps (Le Secret de la Pyramide et les hallucinations cauchemardesques de Holmes et Watson).

À noter pour finir que la partie de Pac Man présente dans le roman est totalement éludée chez le metteur en scène de Hook. Cette séquence donnait l’occasion au personnage de Wade/Parzival de récupérer une pièce de monnaie, en fait une « vie supplémentaire », qui lui permettait de survivre à la fin du climax. Cet élément scénaristique ne s’incarne plus dans le film par une » épreuve » mais par un personnage. Celui d’Ogden Morrow, l’ancien meilleur ami de James Halliday. Un autre bon exemple d’idée intelligente.

L’histoire d’amour

Dans le roman, Artémis et Wade tombent amoureux à l’intérieur de l’OASIS. Puis se séparent et se retrouvent finalement dans le dernier tiers de l’histoire pour combattre ensemble Nolan Sorrento. Avant de se rencontrer pour la première fois IRL (in real life, dans la vie réelle) dans une dernière séquence aussi touchante que faussement naïve. « Un peu plus tard, elle s’est penchée et m’a embrassé (…) C’était comme si j’avais été frappé par la foudre. Pour la première fois, je n’avais absolument aucune envie de retourner dans l’OASIS. » Telle était la conclusion amoureuse de Ready Player One dans sa mouture papier.

Dans la version cinéma, les deux protagonistes se rencontrent en chair et en os bien avant l’épilogue. Leur histoire d’amour ne possède donc plus cet aspect purement virtuel et jusqu’au boutiste capable, entre autres, de susciter une certaine tension quant à l’identité d’Art3mis dans le monde réel. Néanmoins, le parti-pris permet potentiellement une plus grande humanisation de l’héroïne. Mais aussi et surtout de pouvoir créer un rythme différent et raccord avec l’enchaînement de péripéties voulu par Spielberg.

On remarque aussi une très nette différence de physique par rapport aux avatars littéraires des deux amoureux. Samantha Cook conserve certes sa tâche de naissance au visage dans sa version cinématographique mais demeure tout de même ancrée dans une réalité hollywoodienne bien normative. À la silhouette relativement longiligne de l’actrice Olivia Cooke, s’oppose la description plus marginale de Cline : « Elle était exactement comme sur la photo que j’avais vue. Elle avait le même corps à la Rubens, la même peau pâle et mouchetée de tâches de rousseur (…) le même beau visage arrondi« . De la même façon, le Wade Watts originel et potelé est assez éloigné du physique « universel » de Tye Sheridan.  Le héros aux mille et un visages bedonnant sur grand écran et dans une production de cette ampleur n’est donc pas encore inventé.

[nextpage title= »Une adaptation réussie ? »]

Bilan

De l’histoire d’amour presque entièrement virtuelle, le cinéaste en tire une love story nettement plus ancrée dans le réel. De même, le monde de l’OASIS est chez le metteur en scène de A.I Intelligence Artificielle marquée par des différences notables et indispensables au bon fonctionnement d’un film adaptant un livre de plus de quatre cents pages. Quant aux multiples références, Spielberg en préfère d’autres, souvent plus grand public, à celles décrites dans le roman. Une façon de plus de se démarquer et de personnifier l’univers dépeint.

Enfin, les épreuves de la chasse au trésor trouvent chez le réalisateur américain une tout autre dimension. Ce dernier réussit à transcender certains des passages emblématiques du livre en se les réappropriant et en en faisant des séquences purement visuelles. L’art de l’image en mouvement répond donc ici à une forme littéraire spécifique et éloignée des attributs premiers du cinéma.

De ces changements entre les deux œuvres, en découlent un roman et un film se complétant à merveille. Le métrage réalisé par Steven Spielberg parvient ici à parfaitement adapter le livre de Cline en se démarquant sensiblement de son modèle pour proposer quelque chose d’autant similaire que différent. En réalité, si le tout fonctionne aussi bien, c’est parce qu’on a ici affaire à un modèle d’adaptation. Ce n’est pas tant la fidélité absolue avec le matériau d’origine qui compte, mais bien la compréhension de son essence première et la capacité à la retranscrire à l’écran. Autant dire qu’à ce niveau là, la version cinéma de Ready Player One a tout compris.