Obama : « Si l’Europe tape sur Google et Facebook, c’est qu’ils ne peuvent nous concurrencer »

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Par Elodie le

Dans une interview diffusée par le site Re/code, Obama tacle sévèrement l’Europe et prétend que l’Union Européenne use de protectionnisme à l’encontre de Facebook et Google, orientée par des « intérêts commerciaux ».

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Géants du Net Vs Europe, une visions « impérialiste et colonialiste »

Depuis plusieurs semaines, voire quelques mois, Barack Obama est en pleine opération séduction à destination de la Silicon Valley et des géants du web. Neutralité du Net, cybersécurité, ligne de code dans les écoles, pseudo réforme de la NSA, etc., les appels du pied sont légion. C’est un fait qui le chagrine certainement, ses relations avec les géants du Net se sont détériorées à la faveur des révélations d’Edward Snowden et la polémique planétaire qui a suivi.

Interviewé par le site Re/Code sur les enquêtes à l’œuvre en Europe à l’encontre de Facebook et Google, concernant les données personnelles ou les pratiques anticoncurrentielles notamment, Barack Obama livre son sentiment tout en nuance.

« Pour défendre Google et Facebook, la réponse européenne est parfois dictée davantage par des intérêts commerciaux qu’autre chose. […] Leurs entreprises – les fournisseurs de services qui, vous savez, ne peuvent pas rivaliser avec les nôtres – essaient essentiellement d’empêcher nos entreprises de fonctionner efficacement. »

Et de poursuivre, modeste et clairvoyant :

« Nous avons possédé Internet. Nos entreprises l’ont créé, développé et amélioré de telle manière que l’Europe ne puisse pas lutter. Et fréquemment, ce qui est décrit comme des prises de position nobles est en fait juste une manière de placer leurs intérêts commerciaux. »

Des propos qui ont soulevé l’indignation en Europe, comme le rapporte Le Figaro. Le porte-parole de la Commission européenne a jugé ces propos « inadmissibles » et estime, au contraire, que « La régulation devrait faciliter l’accès au marché unique pour les entreprises non européennes ».

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Quant à l’eurodéputé Ramon Tremosa, à la manœuvre derrière la scission de Google voté fin novembre par le Parlement, il a justement signifié que plusieurs entreprises américaines collaboraient à l’enquête de la Commission sur Google.
« Des sociétés comme Yelp n’ont aucun problème à le reconnaître publiquement. D’autres ne veulent pas attaquer Google ouvertement par crainte de mesures de rétorsion », a confié Tremosa au Financial Times.

Vouloir à tout prix présenter les États-Unis comme LE seul et unique acteur de poids dans le numérique est un non-sens pour Stéphane Richard, mais surtout il juge ces paroles « tristes et décevantes ». « Elles sont impérialistes et colonialistes. Dire que l’Amérique possède Internet en dit long sur ce que les autres habitants de la planète seraient autorisés à faire. »

GAFA : griefs légitimes ou prétexte au protectionnisme ?

Prétendre à une guerre contre les géants du Net est contre-productif et faux pour le PDG d’Orange qui présentait mardi les résultats annuels de la compagnie : « Nous ne sommes pas les méchants Européens hargneux, nous voulons pouvoir exister, développer nos propres projets. Je plaide pour une équité de traitement. L’intervention d’Obama montre qu’il s’agit d’un sujet très politique. Les GAFA sont les attributs de la puissance américaine, nous avons eu une sorte d’aveu. »

Petit rappel des griefs, passés et présents, contre Facebook et Google :
Google

– protection des données et de la vie privée qui a conduit la CJUE (Cour de Justice de l’Union Européenne) à exiger l’application du droit à l’oubli numérique et les CNIL européennes à s’emparer du dossier.
Diverses condamnations s’en sont suivies suite à la modification de sa politique de confidentialité, comme en Espagne où Google a été condamné à 900 000€ d’amende et en France à 150 000€ par la CNIL.

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– optimisation fiscale avec son siège européen sis à Dublin, en Irlande. Récemment, Le Canard Enchaîné dévoilait que Fleur Pellerin souhaitait proposer une taxation de la bande passante pour pallier le phénomène, tout en excluant les entreprises nationales qui s’acquittent, elles, de l’impôt sur les sociétés, au prorata de leurs activités réelles.

– bataille avec les éditeurs de presse français, allemands ou encore espagnols. Si certains ont réussi à trouver un accord, à l’image de la France, d’autres ont échoué ou cédé sous la menace.

– enquête de la Commission européenne pour abus de position dominante avec Android et Google Maps. Enquête prolongée par la Commission européenne concernant son moteur de recherche.

Le Parlement européen a voté une résolution non contraignante pour le démantèlement de Google, afin de séparer ses activités de recherche et ses activités commerciales.

Facebook

– protection des données personnelles, vie privée.

– optimisation fiscale.

Barack Obama, l’hôpital et la charité

Que les États-Unis goûtent peu les attaques – ou « positions nobles » dixit Obama » – de l’Europe à l’encontre des géants du web n’est finalement pas si surprenant, surtout en pleine opération séduction. La ficelle est un peu grosse. Qu’il feigne en revanche de croire qu’il n’y a que des « intérêts commerciaux » derrière, serait lui prêter une étroitesse d’esprit qui n’a jamais été sa marque de fabrique…

Ce qui est permis, voire encouragé, aux États-Unis (chantre de la libre entreprise et de la non-régulation) ne l’est pas nécessairement en Europe, notamment sur la protection des données personnelles des internautes et la vie privée des citoyens. La NSA nous a, à maintes reprises, prouvé qu’elle ne pratiquait aucune discrimination lorsqu’il s’agissait d’empiéter sur la vie privée des citoyens du monde entier, quand bien même ils seraient Américains.

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Il serait d’ailleurs assez savoureux de voir l’administration américaine s’élever, à l’européenne, contre ces pratiques alors même qu’elle requiert une totale coopération des sociétés du Net pour accéder à leurs données dans sa lutte contre le terrorisme. Prétexte à toutes les immixtions. Le gouvernement américain se contentant de réclamer plus de transparence aux géants du Net sur la manière dont elles utilisent ces données collectées.

Barack Obama n’a pas manqué de faire référence à l’Allemagne, sensible à la protection des données personnelles, « en raison de son histoire avec la Stasi ». Angela appréciera. Encore plus après que le président US a demandé au peuple allemand, le « bénéfice du doute » sur l’espionnage de la NSA.

Culotté pour Stéphane Richard, PDG d’Orange : « Pointer l’Allemagne et la Stasi quand on connait les méthodes de la NSA, c’est quand même osé. C’est le retour de l’impérialisme américain le plus crasse. L’Europe n’est pas le paillasson des États-Unis dans le numérique », a-t-il martelé mardi lors de la présentation des résultats annuels de la compagnie.

Jalouse l’Europe ?

Selon Barack Obama, l’Europe serait en quelque sorte jalouse, une mauvaise perdante qui mettrait des bâtons dans les roues de Facebook et Google les empêchant de « fonctionner efficacement ».
Quand cela a-t-il été véritablement le cas ? Lorsque la justice européenne a obtenu que Google fasse appliquer le droit à l’oubli numérique ? Lorsque les éditeurs de presse espagnols réclamaient une redevance que Google ne souhaitait pas payer et qu’ils ont dû céder face à la menace d’une fermeture de Google News dans leur pays ? Lorsque Google et Facebook installent leur nouveau Datacenter en Suède ? Ou bien lorsque la reconnaissance faciale automatique proposée par Facebook a été suspendu en Europe ? Leurs résultats annuels ne montrent aucun frein dans leurs activités et chiffres d’affaire cependant.

De même, on peut se demander quels intérêts commerciaux défendent les CNIL européennes dans leur lutte contre Google et Facebook afin de faire respecter la vie privée des internautes par exemple.

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Bien évidemment, l’installation, du moins, la présence de ces mastodontes du Net est bénéfique pour les « intérêts commerciaux » de certains gouvernements ou entreprises. Facebook s’est d’ailleurs récemment targué d’avoir créé 78 000 emplois indirects en France en 2014 et généré 7 milliards de dollars d’activité. Qui aurait envie d’aller lui chercher des poux pour quelques données personnelles et arrangements avec la fiscalité après ça ?

Le nerf de la guerre dans la bataille entre l’Europe et les géants du web est la lutte contre l’optimisation fiscale pratiquée par ces multinationales. L’idée d’une fiscalité européenne commune étant un lointain songe, la tâche s’avère ardue. Néanmoins, Barack Obama semble bien vite oublier qu’en début de mois il s’attaquait lui aussi au phénomène en s’en prenant aux multinationales américaines qui planquent leurs avoirs à l’étranger – en Europe notamment – pour échapper à l’impôt.
Autant d’avoirs qui ne sont pas réinjectés dans leur pays d’origine, pas plus qu’ils ne le sont dans leurs pays d’accueil.

Offensive de charme présidentielle après le scandale Snowden/NSA

Mais l’heure n’est pas aux remontrances contre ces entreprises qui comptent notamment Apple, Google, Facebook, Amazon et consorts.
Barack Obama le concède lui-même dans l’interview accordé à Re/code :

« Ma relation avec la Silicon Valley et avec la communauté tech est historiquement bonne. La plupart de ces gens sont des amis, soutiens et nous sommes en contact permanent. »

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Et en effet, les entreprises du Net n’ont jamais caché leur penchant pour l’ancien sénateur de l’État de l’Illinois et l’ont abondamment soutenu lors de ses deux campagnes présidentielles. Yahoo!, mais également Google, premier lobbyiste de la Silicon Valley.

Cependant, depuis peu, sans dire que la tendance s’inverse et malgré une première victoire sur le dossier de la neutralité du net, les relations se sont tendues. Le scandale Snowden/NSA ayant depuis fait son œuvre.

Ces entreprises préfèrent s’attacher la confiance de leurs clients plutôt que s’offrirent une relation trop étroite avec le gouvernement et ses agences de renseignement. La non-participation de plusieurs boss de la Silicon Valley – Mark Zuckerberg de Facebook, Marissa Mayer de Yahoo!, Larry Page et Eric Schmidt de Google – à un sommet sur la cybercriminalité organisé par la Maison Blanche, auquel ils étaient chaleureusement conviés, n’est pas passé inaperçu et sonne comme un affront fait au président.

Gageons que Barack Obama n’en est qu’aux prémisses de son offensive de charme. Tous aux abris !

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