[On fait le point] Quel avenir pour la Silicon Valley à l’heure de la présidence Trump ?

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Par Elodie le

Virulent envers certains acteurs de l’industrie high-tech durant sa campagne, ces derniers n’ont pas caché leur crainte de voir Donald Trump devenir Président des Etats-Unis. Voici chose faite. Revenons sur les attaques qui ont ponctué sa campagne et les réactions de la Silicon Valley à son élection.
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Donald Trump’s, The Art of The Deal, The Movie

Donald Trump est donc le 45e président élu des États-Unis d’Amérique (les Grands Électeurs doivent encore formellement l’élire le 19 décembre prochain). Tout au long de sa campagne, le candidat républicain n’aura pas manqué de décocher des flèches empoisonnées à l’adresse de la Silicon Valley, communément acquise au candidat démocrate.

Dans la dernière ligne droite, Donald Trump a même accusé Google de rouler pour sa rivale, reprenant à son compte la thèse d’un média pro-Kremlin.

Des attaques mais pas de programme clair

Hillary Clinton a reçu 15 millions de dollars de donation de la part de l’industrie tech US quand Donald Trump n’a bénéficié que de 706 000 dollars. Parmi les contributeurs de la campagne d’Hillary Clinton figurent Marc Benioff, PDG de Salesforce, Sheryl Sandberg, directrice des opérations chez Facebook, Tim Cook, CEO d’Apple, Reed Hasting, co-fondateur et CEO de Netflix ou encore Brian Chesky, co-fondateur et DG d’Airbnb.

You're fired ! - The apprentice
You’re fired ! – The apprentice

Il faut dire que le programme de la Démocrate concernant la technologie et l’innovation publié en juin dernier augurait de belles heures pour le secteur. Très détaillé et long de 7 000 mots, il s’inscrivait dans la continuité de la politique menée par Barack Obama : crédits d’impôt ciblés, poursuite du soutien au principe de la neutralité du Net et création d’une Commission nationale sur la sécurité numérique et le chiffrement notamment, satisfaisant ainsi très largement l’industrie.

Donald Trump n’a dessiné aucune politique concernant les nouvelles technologies, « le cyber » comme il l’appelle, ce qui ne l’empêche pas d’avoir des idées très arrêtées sur la question. Si bien que 150 personnalités de la Silicon Valley (investisseurs, développeurs, dirigeants au sein d’eBay, Twitter ou Apple) ont signé une lettre ouverte dans laquelle ils estiment qu’une présidence Trump serait « désastreuse pour l’innovation ».

Une Silicon Valley acquise à la candidate démocrate

Délaissé par le secteur high-tech, Trump, qui a usé et abusé des réseaux sociaux lors de sa campagne, n’en a pas moins reconnu qu’ils l’ont aidé à remporter la victoire, soufflant ainsi sur les braises de la polémique faisant de Facebook et son algorithme, l’arbre cachant la vaste forêt des électeurs du magnat républicain.

Cet été, en pleine course à la Maison Blanche, Gizmodo assurait que la plateforme manipulait l’algorithme gérant les trending topics au détriment du contenu conservateur et de son champion, favorisant ainsi ceux du camp démocrate.

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Les Simpsons

Hier, comme aujourd’hui, Mark Zuckerberg est venu contredire ces affirmations, aussi bien celles de Gizmodo que du nouveau président, censément élu grâce aux réseaux sociaux.

Quel avenir pour la Silicon Valley sous Trump ?

Et maintenant ? La Silicon Valley doit-elle craindre l’arrivée de Donald Trump, qui lui semble hostile ? Ses saillies n’ont pas manqué d’émouvoir et d’inquiéter les fleurons de la technologie US tout au long de sa campagne, tout en dessinant les contours d’une future politique. Pour quelles conséquences ? Petit tour d’horizon.

— Apple

En janvier dernier, lors d’un discours donné à la Liberty University, Donald Trump tacle Apple et ses produits fabriqués à l’étranger. Solution ? « Nous allons obliger Apple à fabriquer ses foutus ordinateurs aux États-Unis, et non dans d’autres pays ! »

Oubliant au passage que la firme a déjà rouvert des usines aux États-Unis pour ses iMac et qu’en rapatriant l’ensemble de la production aux États-Unis, les iPhone et autres iPad, déjà bien chers, deviendraient alors hors de prix. Pour espérer rester compétitif, il faudrait alors que les coûts de production US deviennent moins onéreux que ceux pratiqués en Chine.

Apple under attack - commercial war
Apple under attack – commercial war

Apple dans la ligne de mire

Mais qu’importe, un mois plus tard, il enfonce le clou : en pleine affaire de San Bernardino, il appelle au boycott des produits Apple tant que la firme ne fournit pas l’aide nécessaire au FBI pour débloquer l’iPhone 5C de l’un des terroristes. Faisant ainsi fi des enjeux de sécurité (avec la création de backdoor notamment) et de protection de la vie privée soulevés par une telle demande.

« Ce qu’on devrait faire, c’est boycotter Apple jusqu’à ce qu’ils donnent le code [au FBI] »

Si Barack Obama avait prôné le consensus, Donald Trump pourrait peser de tout son poids dans la bataille entre les agences gouvernementales et l’industrie high-tech autour du chiffrement.

« J’obligerai Apple à ne pas produire ses iPhone en Chine »

« J’obligerai Apple à produire ses iPhone et ordinateurs sur notre territoire, pas en Chine ! », a-t-il encore assuré au lendemain du super Tuesday en mars. Ces attaques répétées envers l’économie chinoise (le réchauffement climatique est un complot chinois pour rendre les États-Unis moins compétitifs notamment) ont fini par échauder l’Empire du Milieu qui lui a sèchement répondu.

Si Donald Trump met son discours en pratique en taxant lourdement (45 %) les importations venues de Chine, Beijing répondra « dent pour dent ».

« Les commandes de Boeing seront remplacées par des Airbus. Les ventes d’automobiles américaines et d’iPhone subiront un terrible revers et les exportations vers les USA de soja et de maïs seront arrêtées. La Chine pourrait également limiter le nombre d’étudiants chinois faisant leurs études aux États-Unis », averti ainsi le Global Times, organe de presse du pouvoir

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Donald Trump’s, The Art of The Deal, The Movie

Apple pourrait ainsi être sévèrement sanctionné alors que la Chine est, depuis 2015, son premier marché mondial (48,5 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2016) et que la firme a investi 45 millions de dollars dans son tout nouveau centre de recherche sis à Pékin.

— Amazon/Jeff Bezos et le Washington Post

Propriétaire du Washington Post depuis 2013, véritable institution aux États-Unis, Jeff Bezos s’est retrouvé à maintes reprises sous le feu nourri du milliardaire. Trump accuse l’homme d’affaires d’utiliser le quotidien pour conforter son influence, échapper à l’impôt et contourner les lois antitrust.

Jeff Bezos, cible répétée de Donald Trump

Pour l’entrepreneur, Amazon a « un immense problème avec l’antitrust ». « Le Washington Post est la propriété de Jeff Bezos qui contrôle Amazon et utilise le média comme son jouet. Amazon s’en tire si facilement avec les taxes parce qu’il utilise l’influence du Washington Post afin que les politiciens ne taxent pas Amazon comme l’entreprise devrait l’être. »

Le candidat assurait même qu’une fois élu, il poursuivrait Amazon pour abus de position dominante et s’attaquerait à la fiscalité des sites de e-commerce. Il sera donc ravi d’apprendre que la commission européenne enquête sur la fiscalité des géants du web depuis plusieurs années déjà.

Amazon est d’ailleurs sous le coup d’une enquête formelle lancée en juin 2014 pour aides d’État illégales (les fameux « rescrit fiscal » ou « tax ruling ») accordées par le Luxembourg.

Si Jeff Bezos n’espérait certainement pas une présidence Trump, il s’est tout de même montré bon joueur. Dans un tweet, il lui a adressé ses félicitations en lui souhaitant un « grand succès » au service de la nation.

— « Fermer certaines parties d’internet »

En pleine guerre contre Daesh et la radicalisation sur Internet, Donald Trump fait part de sa dernière fulgurance lors d’un meeting de campagne à l’USS Yorktown de Caroline du Sud : pour lutter contre l’organisation terroriste, il suffit de « fermer certaines parties d’Internet ». Comment ? En passant un coup de fil à Bill Gates ou à des « gens qui comprennent vraiment ce qui se passe » pour qu’ils s’en chargent.

Nous perdons beaucoup de gens à cause d’internet, et il faut faire quelque chose ! Nous devons aller voir Bill Gates et plein d’autres gens différents, qui comprennent réellement ce qui se passe. On doit leur parler, et peut-être fermer l’internet dans certains domaines. Quelqu’un va nous dire « Et la liberté d’expression alors ? ». Ces gens sont des idiots ! Et il y a beaucoup d’idiots. Nous avons beaucoup d’idiots !

Fermer internet, c’est simple comme un coup de fil

Lors d’un débat entre candidats républicains, l’animateur Wolf Blitzer lui demande de revenir sur ses propos pour s’en expliquer :

« Je serai plus qu’enclin à fermer des zones où nous sommes en guerre avec quelqu’un. C’est clair que je n’ai pas envie de laisser des gens qui veulent nous tuer et tuer notre nation utiliser notre Internet », explique-t-il sans vraiment avoir l’air de savoir de quoi il parle.

— La neutralité du Net

Peu bavard sur la question, Donald Trump n’en avait pas moins attaqué Barack Obama lorsque celui-ci s’était positionné en faveur du respect de ce principe fondamental, qualifiant sa prise de position « d’attaque contre Internet ».

La neutralité du net ? « Une attaque contre Internet »

La neutralité du Net garantie la non-discrimination des flux de données transitant sur le réseau, ainsi aucun contenu ne peut être bloqué ou en prioriser d’autres moyennant un passage en caisse.

Les opérateurs et autres FAI, notoirement hostiles au principe qu’ils ont combattu même après sa consécration par la FCC (Federal Communications Commission), peuvent donc a priori se réjouir de l’arrivée de Donald Trump au pouvoir.

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— Collaboration active avec les autorités

Sa sortie sur Apple lors du conflit qui l’a opposé au FBI ne laisse rien présager de bon. Partisan des backdoors et d’une coopération active avec les autorités, Donald Trump pourrait faire de la sécurité nationale une priorité face au chiffrement privilégié par les acteurs du secteur technologique. Ces derniers estiment justement qu’un chiffrement de bout-en-bout est le meilleur allié pour protéger les intérêts de la nation.

Lutte contre l’immigration V immigration choisie

— Immigration

Hillary Clinton avait l’intention d’entamer une réforme radicale de l’immigration dans les premiers jours de sa présidence, notamment pour favoriser l’immigration économique choisie, très favorable à l’industrie qui y puise les cerveaux (indiens notamment) qui lui font défaut aux États-Unis. De son côté, Donald Trump avait fait de la lutte contre l’immigration son cheval de bataille, souhaitant ériger un mur entre les États-Unis et le Mexique, financé par ce dernier.

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Steve Jobs – co-fondateur d’Apple mort en 2011

« Près de 40 % des 500 plus grosses entreprises américaines ont été fondées par des immigrants ou leurs enfants » (à l’instar de Steve Jobs pour Apple ou Sergueï Brin de Google), arguaient les signataires de la lettre ouverte de l’initiative Fwd.us (Forward USA), lancée en 2013 par Mark Zuckerberg. Celui-ci milite en effet pour assouplir les règles entourant l’obtention du fameux visa de travail H1B et rappelle sur le blog de la FWD.us que chaque étudiant étranger diplômé d’une université américaine dans les domaines scientifiques et techniques (STEM pour science, technology, engineering, et mathematics) crée 2,62 emplois américains supplémentaires.

— Cyber harcèlement

Si Melania Trump a déclaré qu’elle ne jouerait aucun rôle politique auprès de son mari, elle a néanmoins assuré le 4 novembre dernier que la lutte contre le cyber harcèlement serait sa priorité. La First Lady aura fort à faire : le New York Times a analysé près de 4 000 tweets de son cher et tendre depuis le lancement de sa campagne. Bilan ? Un message sur huit comporte une insulte adressée à des personnes ou des groupes sur Twitter. La plateforme a d’ailleurs décidé de s’attaquer au phénomène qu’elle a été incapable de contenir depuis sa création.

La Silicon Valley, entre stupeur et résistance

— Réactions post élection

Rares sont les figures de la Silicon Valley à avoir affiché leur soutien à Donald Trump, on en compte deux : Peter Thiel, milliardaire libertarien, co-fondateur de Paypal et investisseur de premier rang de la Silicon qui a notamment précipité la chute de Gawker en finançant son bras musclé Hulk Hogan, et le créateur de l’Oculus Rift, Palmer Luckey.

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Le libertarien et fondateur de Paypal, Peter Thiel, soutien de Donald Trump

À l’annonce de l’élection du milliardaire ce fut la douche froide. Entre effroi et résistance, le secteur s’organise pour préparer, si ce n’est parier, sur un avenir incertain.

Lors de la soirée électorale, Dave McClure, créateur de l’accélérateur 500 Startups a préféré en rire (jaune) : « Amérique, c’est une bonne chose que nous ayons fait passer une loi sur la décriminalisation de la marijuana ce soir. Nous en aurons tous besoin demain matin. »

Des félicitations diplomates et l’envie d’agir

Le lendemain justement, lors du Web Summit de Lisbonne, il a galvanisé les foules, changeant totalement de registre : « Nous nous sommes fait voler et violer la nuit dernière ». « Les plateformes deviennent des moyens de propagande, et si le grand public n’est pas conscient que l’on peut s’en servir pour lui faire peur, oui, tous les trous du c… [dans le texte, NDLR] comme Trump vont pouvoir arriver au pouvoir », a expliqué McClure. « C’est notre devoir et notre responsabilité en tant qu’entrepreneurs et citoyens du monde de nous assurer que ce genre de m… n’arrive pas ». Et de conclure : « Cette merde ne doit pas durer. Levez-vous pour défendre vos droits ! a-t-il dans une référence à Bob Marley. Levez-vous, bordel, et faites la putain de différence ! »

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Marc Benioff, le CEO de Salesforce a adressé ses félicitations au « président Trump » de manière très diplomatique : « Notre démocratie est ce qui fait que l’Amérique est forte, a-t-il dit. Maintenant, c’est l’heure d’agir tous ensemble comme un seul pays », tout comme Jeff Bezos que nous évoquions précédemment ou Satya Nadella, le boss de Microsoft : « Nous félicitons le président élu, et nous réjouissons de travailler avec tous ceux élus hier (mercredi donc, NDLR) », a-t-il publié sur LinkedIn (nouvelle propriété de Redmond). Précisant à toutes fins utiles que les « engagements » de Microsoft restent « fermes en particulier la promotion d’une culture diversifiée ».

Tim Cook quant à lui a transmis un mémo interne (publié par Buzzfeed) à ses employés dans lequel il les encourage à « aller de l’avant ».

« Peu importe le candidat que chacun d’entre vous a supporté, la seule façon d’avancer est d’avancer ensemble ».

La lune de miel des années Obama s’achève

Même son de cloche du côté de Mark Zuckerberg sur Facebook: « Le travail est désormais plus grand qu’avec une autre équipe présidentielle et le progrès ne suit pas une ligne droite », estime-t-il. Ajoutant : « Nous avons une chance de pouvoir rendre le monde meilleur et nous avons la responsabilité de le faire. Travaillons plus fort ensemble ».

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Il faut dire que les 8 années Obama ont été une lune de miel pour l’industrie de la tech. À mesure qu’ils consolidaient leur position de géant du web, Obama a fait d’eux les emblèmes du soft power américain, n’hésitant pas à se dresser entre l’Union européenne et ses champions lorsque celle-ci avait l’impudence d’aller à leur encontre.

Certains acteurs en ont profité pour faire leur autocritique, à l’instar du New York Times ou du Washington Post, suggérant qu’à force de naviguer dans des torrents de données, ils avaient une image tronquée des personnes qui se trouvaient derrière leur ordinateur et n’ont donc pas vu venir la déferlante Trump.

Sal Altman, à la tête de l’accélérateur de start-up Combinator, expliquait alors : « Ce soir, nous pleurons, nous perdons espoir et nous avons peur. Demain, nous allons nous remettre au boulot pour créer le monde que nous voulons. »

Les quatre années qui se profilent sont l’occasion pour eux de se retrousser les manches pour bâtir le monde qu’ils promettent à travers internet : ouvert et accessible à tous !